Matéo Mavromatis

Doctorant Arts et Esthétiques de la scène Aix Marseille Université

QUE PASSENT ENCORE CINQ ANS #MISEENSCENE

Que Passent encore 5 ans
Federico Garcia Lorca
Trad. Luis Del Aguila

Biographie de l'auteur & Liens avec l'œuvre
Federico García Lorca (1898-1936) est l'une des figures majeures de la littérature et du théâtre espagnols du XXe siècle. Si le grand public connaît principalement ses tragédies rurales acclamées telles que Noces de sang, Yerma ou La Maison de Bernarda Alba, Lorca a parallèlement développé un versant dramatique d'avant-garde beaucoup plus intime, qu'il qualifiait de « théâtre sous le sable » ou de « théâtre impossible ». C'est dans cette démarche, fortement imprégnée de surréalisme et de psychanalyse, qu’il écrit Que passent encore cinq ans en 1931.
L'œuvre entretient des liens troublants et tragiquement prémonitoires avec la vie de son auteur : Lorca achève et signe son manuscrit le 19 août 1931, et meurt assassiné par les milices franquistes le 19 août 1936, soit cinq ans plus tard, jour pour jour. Pour prolonger la coïncidence, son compagnon de l'époque, Rafael Rodríguez Rapún, perdra la vie exactement un an après lui, le 19 août 1937. Derrière les visions oniriques de la pièce se cache le cri crypté d'un homme en proie à ses pulsions secrètes et à son homosexualité, condamnées par les normes sociales et morales de son époque.

Résumé complet de la pièce
Nous résumons ici, le plus fidèlement possible, la structure de la pièce écrite par Lorca. Il s'agit donc du résumé de l'œuvre littéraire en elle-même (et non de ce spectacle), dont l'intrigue adopte une structure apparente en trois actes (exposition, développement, dénouement) continuellement fracturée par l'uchronie et le rêve :
Acte I : Dans l'espace clos de sa bibliothèque, à six heures précises, un Jeune Homme en pyjama bleu converse avec un Vieillard à barbe blanche et lunettes d'or. Le Jeune Homme refuse ainsi l'amour sincère de sa Dactylographe, préférant attendre le retour de sa Fiancée, partie pour un long voyage de cinq ans. Malgré l'irruption d'un premier Ami matérialisant les plaisirs immédiats et la troublante scène onirique d'un Enfant et d'une Chatte morts, le temps refuse d'avancer et l'acte se clôt à six heures exactes.
Acte II : Dans sa chambre, la Fiancée a mûri et s'est affirmée. À l'arrivée du Jeune Homme, elle le rejette brutalement, agacée par son tempérament rêveur, et s'enfuit avec un Joueur de Rugby américain, incarnation de la virilité brute. Resté seul dans la pièce, le Jeune Homme fait face à un Mannequin revêtu de la robe de mariée qui s'anime et éveille en lui un désir viscéral de paternité et d'amour réel. Il décide alors de partir à la recherche de la Dactylographe.
Acte III : Le premier tableau s'ouvre dans une forêt métaphorique où Arlequin et un Clown orchestrent un jeu de masques. Le Jeune Homme y retrouve la Dactylographe, mais la situation s'est inversée : devenue à son tour le miroir de son narcissisme passé, elle refuse l'union immédiate et lui demande d'attendre à nouveau cinq ans. Au tableau ultime, de retour dans sa bibliothèque devenue le théâtre d'une partie de cartes fatale avec trois Joueurs mystérieux, le Jeune Homme est contraint de sacrifier son ultime carte : son as de cœur. Atteint en plein cœur par une flèche silencieuse, il meurt dans la solitude la plus totale alors que minuit sonne à l’horloge.

Notice dramaturgique
Que passent encore cinq ans se déploie comme un chef-d'œuvre expressionniste et poétique où le temps objectif s'efface au profit de « l'épaisseur de la durée » vécue par l'esprit humain. Conçue avec la liberté absolue d'un poème, la pièce s'apparente à un auto sacramental moderne où l'ensemble des personnages secondaires (le Vieillard, l’Ami, le Mannequin) sont en réalité des allégories et des projections spéculaires du protagoniste.
Dans cette œuvre, chaque élément scénique — des bruits de vitres brisées aux variations de lumières bleutées d'orage — devient une extension de l'inconscient du héros. À travers la confrontation inéluctable entre Chronos (le temps destructeur) et Thanatos (la mort), Lorca livre une parabole universelle sur la frustration amoureuse, l'égocentrisme et l'incapacité tragique de l'être humain à habiter son propre présent. Un « théâtre du vrai » d'une modernité absolue qui arrache les masques de la convenance bourgeoise pour exposer l'âme à nu.

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