Matéo Mavromatis

Doctorant Arts et Esthétiques de la scène Aix Marseille Université

Israel Galván, régimes de présences d’un grain de sable

Il s’agit donc de faire le récit analytique d’un moment de spectacle où j’aurais éprouvé un ou des régimes de présence singuliers et remarquables.

En faite, cet invitation, dont je vous remercie, m’as mit face a un constat assez terrible, j’ai relativement peu de souvenir marquant de spectacle de théâtre, ils se compte en tout et pour tout sur les doigts d’une main. Et si sur mon pouce se tient solidement accroché Rêve et Folie, il y a sur mon indexe le spectacle d’Israel Galvan et Niño de Elche, Mellizo Doble que j’ai vu le 9 décembre 2021. On a la chance d’avoir un petit théâtre à Marseille, le théâtre des bernardines, dans les mur d’une chapelle. C’est un théâtre de 120 places, avec de belle colonnes de pierre. Un lieu froid, vivant, ancien.

Décembre 2021, c’était il y a 3 ans et il faut dire « Que mon souvenir se consume », mais je garde précieusement quelque braise à l’intérieur sur lesquel j’ai soufflé pour vous.

Israel Galván est un danseur et chorégraphe espagnol de flamenco. Niño de Elche est musicien (chanteur et guitariste) espagnol spécialisé dans la musique flamenco.

Et donc quel serais les présence à l’oeuvre dans ce spectacle ?

Alors présence d’un public évidemment, une centaine de personne autours de moi. Présence d’un chanteur qui est aussi un danseur, qui manipule des objets avec soins et qui est un acteur, Niño de Elche. Présence d’un danseur, qui est un percussionniste, qui est un acteur lui aussi, Israel Galván. Présence de lumière, celle du spectacle, de son extérieur au théâtre, intérieur à la salle. Présences dans tout les sens. Impossible d’y voir clair.

Je vous propose donc de recentrée notre propos sur la présence d’un grain de sable qui se trouvais ce soir là en avant scène. Un grain de sable qui n’était pas seul, il y avait en fait un petit tas de sable disposée en avant scènes. Mais concentrons nous sur l’un de ces grain « dont la blancheur est minuscule ». Notre grain. Bon, si je doit être tout as fait honnête il s’agissait peut être plus de tout petit gravillon. Mais régime de présence d’un tout petit gravillon ça sonné moins bien comme titre donc je vais continuez a parler de grain.

Pendant toute une première parti de ce spectacle notre grain attend et se charge de notre attention. La scènes est assez vide, il y a deux chaise, un plateau de bois circulaire, un cube en bois, plusieurs dispositif de captation du son au sol – de la vibration de la scène – et le petit tas de sable avec notre grain. Un a un les éléments présent sur scène prenne son, danse, joue avec les deux artiste. Et notre grain attend, nous savons qu’il est là, nous l’avons repéré. Et pendant longtemps on attend que servent ce tas de sable.

C’est une attention particulière que je porte en tant que spectateur à la découpe du temps au théâtre. Quand c’est une lecture je jauge le nombre de page qui reste disposée sur le pupitre, quand c’est un spectacle je compte combien d’élément présent sur scène n’on pas encore servi. Je vois combien de temps est ce qu’il reste. Quand je m’ennuie ça m’aide ou non à relativiser. Quand je vis un moment aussi intense que ce soir de décembre 2021, au théâtre des Bernardines de Marseille, je redoute le moment où servira le dernière élément. Le tas de sables. Je le redoute et je l’attend.

Ça y est, la lumière s’eteint, une douche éclaire a peine le visage du chanteur, une autre le petit tas de sable et les jambe d’Israel Galvan, qui s’avance.

Niño de Elche chante, Israel Galván met le sable en mouvement de la pointe de son pieds, le grain craque, roule. Israel Galván frappe le sol de son talon, le grain s’envole et retombe.

Il faut noté ici comme la contemporanéité du dispositif se met au service de l’art ancien du flamenco.
La lumière des projecteur du théâtre est précise et met en évidence ce qui est pourtant toujours présent dans cette danse: la réponse du sol. La lumière est blanche comme la lune et teinte le nuage de sable qui s’envole. Au coup net, sec d’Israel Galvan, le sol lui répond avec la diffusion lente aérienne anarchiste du nuage. « La lune luit de part en part. / Un cheval de nuages calmes ».

Plus tard dans sa danse avec le sable, un projecteur éclairera l’exact moitié du visage d’Israel Galvan, sculptera son nez sa bouche. D’un mouvement de tête il peu passer de l’ombre à la lumière. Chacun de ses geste sont choisie, signifiant et mit en lumière comme tel. « Il cherche son profil précis, mais le songe le fait errer. Il cherchait son corps sans défaut »

Mais surtout la captation du son est minutieuse. Le micro ne soustrait pas la puissance de l’acteur. Le chanteur par exemple n’est pas microté il n’en a pas besoin, il chante puissamment. Par contre le système de captation du son vient précisée le geste du danseur, il l’oblige a une plus grande attention de chaque geste. Il rend audible la puissance du coup et la légèreté de la réponse du sable.

On entend ce grain. Proche de nous dans l’oreille et quelque chose se joue dans la confrontation entre la virtuosité technique du son et de la danse rythmique et la modestie de se craquement.

Sur se petit cercle de sol c’est toute l’aridité de l’Espagne sur lequel se dresse les Taureaux de Guisando. Les Taureaux de Guisando sont un groupe de quatre statues zoomorphes de granit, datant des iiie et iie siècles av. J.-C., situé à El Tiemblo, à l'ouest de Madrid. « les taureaux de Guisando, moitié de mort et de pierre ».

Ce grain de sable c’est la décomposition de toutes chose. La pierre la plus dure finira réduite au pieds d’Israel Galvan. A l’echelle de notre grain de sable il est un géant. Mais aussi brutal, sec soit il, il contrôle sa force, tout en retenu, parce que notre écoute et notre regards sont au niveau de ce grain.

Ainsi le danseur lui aussi décompose son mouvement, il n’est pas pris dans la frénésie du flamenco qui a déjà gagné son corps précédemment dans le spectacle. Ici ses geste sont grave, précis. Son corps se décompose par la danse et laisse une trace.

A mesure qu’Israel Galvan danse le tas de sable s’étale, se décompose sur le sol et dessine un motif abstrait. C’est « sa prudence dessinée ». Le sable existe visuellement, dans l’air et sur le sol. Il laisse une empreinte de son passage.

Si pour moi, le théâtre est l’art des présences, ce n’est pas temps qu’il se joue en présence, mais par cette capacité qu’il a à nous rendre présent l’invisible. Si l’acteur est en présence ce n’est que pour convoquée des présence de toutes ordres.

Israel Galván le dit « D'une façon générale, tous mes spectacles ont en commun ce lien avec la mort. » Lui dont l’une des images les plus marquante reste sa danse dans un cercueil. Ici encore quelque chose de la mort anime Israel Galván dans sa danse du sable. « toute sa mort est sur son dos »

Dans, Le danseur des solitudes, le livre qu’il consacre à Israel Galván, Georges Didi-Huberman parle du remate. Une notion essentiel à l’art du flamenco :

« Il ne montre pas ce qu’il sait faire, il fait juste surgir, aux moments impensables, les éclats de sa science corporelle immense et de sa si mystérieuse énergie psychique. Moyennant quoi, il montre surtout comment il cesse de faire, ce dont l’art flamenco possède d’ailleurs le concept technique fondamental sous le terme de remate […] L’éclat, ici, sert à ce que tout cesse d’un coup. Le corps garde sa réserve jusqu’au point où explose la démesure – moment d’éblouissement rythmique –, mais la démesure elle-même ne se forme, ne se développe, ne se chantourne sur elle-même, comme un ornement architectural, que pour, subitement, laisser être l’arrière-fond, l’espace, l’absence, le silence, le retrait du danseur dans l’obscurité. Galván ne crée des « formules de pathos » qu’à créer entre elles des intervalles, des arrêts, des effets de montage et de suspension rarement atteints dans cet art. »

Le remate c’est se moment de création dans et par la négation, dans le contre coup de l’action. Nous évoquions le nuages de poussière, la réponse du sol, mais cela va au delà. La vibration de notre grain de sable crée se passage entre l’appel au sol du pied d’Israel Galvàn et la réponse silencieuse du sol naît de la décomposition. On entendrais presque le grain de voix du sol. Cette créations par le vide, c’est quelque chose que l’on entend que dans le silence, qui n’est pas l’absence de bruit mais l’écoute d’autre chose : « Ce fut un chant de voix secrètes ». Ce chant de voix secrète c’est en définitive ce que le travail d’Israel Galvàn nous rend présent.

Petite parenthèse mais cela pointe du doigt l’horreur que représente les applaudissement. Qui ébroue, aère, chasse toutes possibilité d’écoute de l’in-ouï. Applaudir au moment où le danseur virtuose marque un arrêt dans sa danse c’est détourné le regard au moment même où il ne faudrais surtout pas fermer les yeux.

Au moment où tout ce révèle, où notre grain de sable devient un monde, celui des jeux d’enfant – puisque Israel Galván jouera avec un petit râteau en plastique plus tard –, celui piétinée par le taureau dans l’arène et qui « Rencontre mille pieds fendus », celui recouvert du sang Ignacio Sánchez Mejías, le matador espagnol qui méprisé le danger et auquel Federico Garcia Lorca rendra hommage dans son célèbre poème Le sang rependu

Et je vous propose de finir par une lecture de ce poème qui donne un éclairage tout particulier a cette danse du sable que je garde en mémoire.

Le sang, je ne veux pas le voir!

Dis à la lune qu’elle vienne,
Que je ne veux pas voir le sang
d’Ignacio couler dans l’arène
 
Le sang, je ne veux pas le voir!
 
La lune luit de part en part.
Un cheval de nuages calmes
et la place grise du songe
avec des saules aux barrières.
 
Le sang, je ne veux pas le voir!
Que mon souvenir se consume.
Allez avertir les jasmins
dont la blancheur est minuscule.
 
Le sang, je ne veux pas le voir!
 
La vache de l’ancien monde
Léchait de sa langue triste
une gueule pleine de sang
répandu parmi l’arène,
 
et les taureaux de Guisando,
moitié de mort et de pierre,
mugirent comme deux siècles
fatigués de fouler la terre
 
Non.
Le sang, je ne veux pas le voir!
 
Par les degrés Ignacio monte,
toute sa mort est sur son dos,
Il est en quête de l’aurore
mais l’aurore n’était pas là.
 
Il cherche son profil précis
mais le songe le fait errer.
Il cherchait son corps sans défaut
et rencontra son sang ouvert.

Ne me dites pas de le voir !
Je ne veux pas sentir le jet
chaque fois avec moins de force,
ce jet qui de sang illumine
les échafauds et qui tombe
sur le velours et le cuir
des multitudes altérées.

Qui me crie que j’apparaisse?
Ne me dites pas de le voir!
 
Ses yeux ne se fermèrent pas
quand il vit s’approcher les cornes
cependant les mères terribles
levèrent aussitôt la tête.

A travers les ganaderias
Ce fut un chant de voix secrètes :
des bergers de nuage pâle
conduisaient des taureaux célestes.
 
Il n’y eut prince dans Séville
que l’on put lui comparer,
ni épée comme son épée,
ni coeur qui fût aussi vrai.
 
Comme un fleuve de lions
sa force était merveilleuse,
et comme un torse de marbre
sa prudence dessinée.
 
Un air de Rome andalouse
auréolait sa figure
où son rire était un nard
de sel et d’intelligence
 
Quel toréador dans l’arène!
Quel montagnard dans la montagne!
Qu’il était doux avec les blés
et dur avec les éperons!
 
Et tendre avec la rosée!
éblouissant dans les foires,
redoutable avec les ultimes
banderilles des ténèbre.
 
Mais déjà, pour jamais, il dort
Déjà la mousse et les herbes
ouvrent avec leurs doigts sûrs
la fleur de sa tête de mort.
 
Déjà son sang vient chanter
à travers étangs et prairies,
glisse sur des cornes transies,
vacille, sans âme, en la nue,
 
rencontre mille pieds fendus,
comme une large, obscure et triste langue,
pour former une flaque d’agonie
contre le Guadalquivir des étoiles.
 
O murs blancs de l’Espagne!
et taureau noir de peine!
O le sang dur d’Ignacio
Et le rossignol de ses veines!
 
Non.
Le sang, je ne veux pas le voir!
 
Qu’il n’y ait pas de calice qui le contienne,
ni d’hirondelle qui le boive,
ni givre de lumière qui le refroidisse,
ni chant ni déluge de lis.
Il n’est pas de cristal qui le couvre d’argent.
 
Non,
Le sang, je ne veux pas le voir!

Next Post

Previous Post

© 2026 Matéo Mavromatis

Theme by Anders Norén