Théâtre du Gymnase-Bernardines x Musée Cantini
Samedi 27 septembre – RAJOUTER LES DEUX HORRAIRES
Musée Cantini – 19 Rue Grignan, 13006 Marseille
Entrée libre sur réservation : relationspubliques@lestheatres.net
Durée : 35 minutes
Après un premier rendez-vous consacré à la mémoire, ThéArts revient en partenariat avec le Musée Cantini pour un second temps d’exploration sensible entre scène et musée.
Cette nouvelle rencontre s’articule autour de l’exposition Giacometti. Sculpter le vide et du spectacle À l’ombre du réverbère de Redwane Rajel, présenté au Théâtre des Bernardines (30 septembre – 04 octobre 2025).
À travers sa présence au musée, l’artiste invite le public à entrer dans un espace de rêve et de partage, où les silhouettes effilées de Giacometti dialoguent avec la poésie de Baudelaire. Entre sculptures, mots et gestes, un moment se compose, poétique et participatif.
ThéArts est un espace de rencontre, une traversée entre les arts, où chaque spectateur devient à son tour créateur.
Artiste : Redwane Rajel
Conception : Matéo Mavromatis
Spleen
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Les correspondances
Baudelaire, dans le sonnet Correspondances, a forgé une intuition qui reste aujourd’hui fondamentale : le monde est traversé de signes qui se répondent. Les sons, les couleurs, les matières communiquent dans une unité secrète. Walter Benjamin, qui a consacré un livre entier à Baudelaire, voyait dans cette idée le fondement même de la modernité poétique : l’expérience urbaine, fragmentée, saturée, pouvait être réenchantée par ces réseaux invisibles, ces correspondances qui relient un trottoir humide à une musique, un parfum à une couleur, une œuvre à une autre.
C’est exactement ce que cherche à produire ThéArts : une situation de correspondance vivante. Ici, nous faisons se répondre un poème et une sculpture, une servante de théâtre et un lampadaire de Giacometti, la ville de Baudelaire et celle de Redwane Rajel. L’expérience devient un espace de passage, où chaque œuvre éclaire l’autre.
CORRESPONDANCES
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Les réverbères
Le motif du réverbère concentre ces correspondances. Chez Baudelaire, dans les Tableaux parisiens, le réverbère est ce point de lumière au milieu de la grisaille moderne. C’est une présence à la fois dérisoire et obstinée.
« Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l’homme ; »
« Le vin des chiffonniers : Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère / Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, / Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux / Où l’humanité grouille en ferments orageux (…)
Chez Redwane Rajel, le réverbère devient une servante. Ce petit luminaire, qu’on laisse toujours allumé dans un théâtre vide, veille les fantômes. Les Anglais l’appellent ghostlight. Elle n’éclaire presque rien, mais elle persiste. Elle est une mémoire. Et cette servante, dans le spectacle À l’ombre du réverbère, prend la place du lampadaire urbain : elle devient partenaire de jeu.
Chez Giacometti, il y a les fameux lampadaires. Jean Genet raconte qu’il ne pouvait pas s’empêcher de les toucher. Et il écrit cette phrase saisissante :
« Joie très connue et sans cesse nouvelle de mes doigts quand je les promène - mes yeux fermés - sur une statue.
- Sans doute, me dis-je, toute statue de bronze donne aux doigts le même bonheur. Chez des amis qui possèdent deux petites statues, copies exactes de Donatello, je veux recommencer sur elles l'expérience : le bronze ne répond plus, muet, mort.
Giacometti ou le sculpteur pour aveugles.
Mais déjà il y a dix ans, J'avais connu le même plaisir quand ma main, mes doigts et la paume - parcouraient ses lampadaires. Ce sont bien les mains, non les yeux de Giacometti, qui fabriquent ses objets, ses figures. Il ne les rêve pas, il les éprouve. »
Le lampadaire de Giacometti, la servante de Redwane, le réverbère baudelairien : trois figures qui se rejoignent. Des verticalités fragiles, des veilleuses contre le vide.
On touche les sculpture de Giaco. Quel matérialité, quel physicalité des textes de théâtre pour le comédien ? Par exemple un poeme de Baudelaire…
La boue et l’or, l’homme moderne urbain et le spleen
Baudelaire, dans son Projet d’épilogue resté inédit de son vivant, revendique :
« Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or. »
Benjamin souligne que c’est là le geste fondamental de la poésie moderne : non pas fuir le trivial, mais l’habiter jusqu’à y déceler une valeur esthétique. La boue, ce sont les trottoirs, les chantiers, la grisaille urbaine. De cette matière pesante, Baudelaire tire un éclat poétique.
Giacometti accomplit ce geste avec la sculpture. Genet décrit sa palette comme une « flaque de boue de différents gris ». Mais de ce magma informe émergent des visages, des silhouettes effilées, des piétons dressés. La boue ne disparaît pas : elle s’élance, se transfigure en verticalité fragile.
Redwane Rajel, à son tour, travaille la matière de la ville contemporaine : le bitume, les lampadaires, les gestes anonymes. Par le théâtre, il transforme ce quotidien en scène poétique. Comme Baudelaire et Giacometti, il accomplit ce passage : de la boue à l’or.
Baudelaire, écrit Benjamin, est « le poète de la grande ville ». Ses Tableaux parisiens et ses Spleen ne sont pas des descriptions naturalistes : ils traduisent le bouleversement de la sensibilité dans une ville en mutation, détruite et reconstruite par Haussmann, saturée de foule et de vitesse. Le « ciel bas et lourd » du Spleen exprime cette oppression moderne : une chape qui pèse sur l’esprit.
Genet, dans son texte sur Giacometti, raconte ses trajets en autobus dans Paris. Il voit défiler les silhouettes trop vite : une lassitude d’épaule, un pli de bouche, une démarche voûtée. Tout est saisi en vitesse, comme un croquis de Rembrandt, et chaque fragment révèle une vérité nue, blessée, irréductible. La ville devient ainsi un théâtre de solitudes, une scène de révélations fugitives.
« Cette région secrète, cette solitude où les êtres - les choses également - se réfugient, c'est elle qui donne tant de beauté à la rue, par exemple : je suis dans l'autobus, assis, je n'ai qu'à regarder dehors. La rue descend que l'autobus dévale. Je vais assez vite pour n'avoir pas la possibilité de m'attarder sur un visage ou un geste, ma vitesse exige de mon regard une vitesse correspondante, eh bien, pas un visage, pas un corps, pas une attitude qui soient apprêtés pour moi : ils sont nus. J'enregistre : un homme très grand, très maigre, voûté, la poitrine creuse, lunettes et long nez ; une grosse ménagère qui marche lentement, lourdement, tristement ; un vieillard qui n'est pas un beau vieillard, un arbre qui est seul, à côté d'un arbre qui est seul, à côté d'un autre...; un employé, un autre, une multitude d'employés, toute une ville peuplées d'employés courbés, tout entier rassemblés dans ce détail d'eux-mêmes que mon regard enregistre : un pli de la bouche, une lassitude des épaules... chacune de leurs attitudes, à cause peut-être de cette vitesse de mon œil et du véhicule, est griffonné si vite, si vite saisie dans son arabesque que chaque être m'est révélé dans ce qu'il a de plus neuf, de plus irremplaçable - et c'est toujours une blessure - grâce à la solitude ou les place cette blessure dont ils ont à peine ce naissance et où pourtant tout leur être afflue. Je traverse ainsi une ville crayonnée par Rembrandt, où chacun et chaque chose sont saisis dans leur vérité qui laisse loin derrière la beauté plastique. La ville - faite de solitude - serait admirable de vie, sauf que mon autobus croise des amoureux traversant une place : ils se tiennent par la taille et la fille a inventé ce geste charmant, mettre et garder sa petite main dans la poche revolver du blue-jean du garçon, et voici que ce geste gracieux et apprêté vulgarise une page de chefs-d’œuvre.
La solitude, comme je l'entends, ne signifie pas condition misérable mais plutôt royauté secrète, incommunicabilité profonde mais connaissance plus ou moins obscure d’une inattaquable singularité. »
Il y a un lien entre la solitude que magnifie Genet et le spleen de Baudelaire. De là née la poésie.
Dans À l’ombre du réverbère, Redwane prolonge cette tradition : la ville n’est pas seulement un décor, c’est un matériau poétique. Comme chez Baudelaire, elle est spleen et modernité. Comme chez Giacometti, elle est solitude et verticalité.
Sur scène Redwane Rajel est seul ? Qu’est ce que c’est que cette solitudes ? En solo il doit passer le pas de la scène, dans le funambule Genet parle de ça : « Il s'agit, tu l'as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste », écrit Genet. Voilà le comédien à l’endroit exact où s’opère toute création, dans le néant originel, seul, face à l’œuvre qui va advenir, seul, il va devoir traverser, passer au travers de l’œuvre. »
Avec qui vient l’acteur seul ? Avec quels ombre ? Celle projeter par le réverbère.
Ombres
Le titre choisi par Redwane est révélateur : À l’ombre du réverbère.
Être « à l’ombre », ce n’est pas seulement se tenir dans l’obscurité, c’est vivre dans une projection. L’ombre est ce qui déforme, ce qui s’étire, ce qui se disproportionne.
Les silhouettes de Giacometti sont précisément cela : non pas des corps réalistes, mais des ombres allongées, effilées, surgies d’une matière minuscule. Elles ressemblent à la projection d’un être plus qu’à son imitation.
Chez Baudelaire, l’ombre est aussi celle du spleen : un ciel bas, une chape, une noirceur qui oppresse. Mais cette ombre devient forme poétique, expérience commune de la modernité.
Être à l’ombre du réverbère, c’est donc se tenir dans ce lieu paradoxal où la lumière est insuffisante, mais où l’ombre donne corps. Où la fragilité devient figure, où le manque se change en révélation.
Le socle
Il existe une formidable petite sculpture de Giacometti dans l’exposition : une silhouette minuscule posée sur un bloc massif de pierre.
Tout y est dit. Le socle, énorme, semble maintenir la figure. Et pourtant, le personnage frêle persiste à s’élever.
Genet insiste sur cette énigme :
« Étranges pieds ou piédestaux ! (…) Giacometti observe un rituel intime selon lequel il donnera à la statue une base autoritaire, terrienne, féodale. (…) Par la tête, les épaules, les bras, le bassin, il nous éclaire. Par les pieds, il nous enchante. »
Cette tension est la nôtre : ancrés dans la ville, dans le poids des socles, dans le spleen du quotidien, nous cherchons à nous élever. Soulever le couvercle, trouver la verticalité malgré la pesanteur.


