{"id":165,"date":"2019-04-28T03:42:00","date_gmt":"2019-04-28T01:42:00","guid":{"rendered":"http:\/\/mateo.mavromatis.org\/?p=165"},"modified":"2021-11-21T16:54:03","modified_gmt":"2021-11-21T15:54:03","slug":"au-droit-de-memoire-hommage-a-hanayagi-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2019\/04\/28\/au-droit-de-memoire-hommage-a-hanayagi-critique\/","title":{"rendered":"Au droit de m\u00e9moire \u2013 Hommage \u00e0 Hanayagi #Critique"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/190428-copie.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n\n<h3>Critique de Kool \u2013 Dancing in my Mind, film de Robert Wilson et Richard Rutkowski<\/h3>\n<p>En 2009, Robert Wilson, metteur en sc\u00e8ne et plasticien d\u2019envergure internationale, impulse un triptyque en l\u2019honneur de la chor\u00e9graphe et danseuse : Suzushi Hanayagi. Ce triptyque pluridisciplinaire proposait un spectacle vivant, des installations de plusieurs plasticiens au mus\u00e9e Guggenheim de New York et un documentaire t\u00e9l\u00e9visuel sign\u00e9 par Robert Wilson et Richard Rutkowski, de 26 minutes : Kool &#8211; Dancing in my Mind. Ce documentaire, objet hybride, se pose en t\u00e9moin. T\u00e9moin d\u2019une vie et d\u2019une oeuvre, celle d\u2019Hanayagi; t\u00e9moin du triptyque; t\u00e9moin, surtout, d\u2019une collaboration entre Wilson et Hanayagi, longue de 15 ans et dense de 15 oeuvres; t\u00e9moin pour que l\u2019occident n\u2019oublie pas cette artiste d\u2019avant-garde. La lutte pour la m\u00e9moire est au centre du travail : en 2009 Suzushi Hanayagi est atteinte d\u2019Alzheimer, elle mourra un an plus tard. Plus qu\u2019un documentaire, Wilson engage \u00e0 consid\u00e9rer ce film comme sa derni\u00e8re cr\u00e9ation au contact de la chor\u00e9graphe.<\/p>\n<h2>De Mitsuko Kiuchi \u00e0 Kool Hanayagi<\/h2>\n<p>Mitsuko Kiuchi nait au Japon en aout 1925. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 5 ans, elle commence la danse avec sa tante, enseignante \u00e0 l&#8217;\u00e9cole locale \u00ab Hanayagi \u00bb, qui enseigne l\u2019art traditionnel du Kabuki. \u00c0 20 ans, sa maitrise d\u2019un r\u00e9pertoire de cent danses traditionnelles lui permet de d\u00e9crocher le titre honorifique de son \u00e9cole. Elle devient Suzushi Hanayagi. Mais pour cette jeune artiste, le kabuki est trop th\u00e9\u00e2tral : \u00ab Il y a une histoire, beaucoup d&#8217;actions, un peu de dialogue et un mouvement r\u00e9aliste. Quand j&#8217;ai atteint un certain \u00e2ge, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 aimer des choses qui n&#8217;\u00e9taient pas aussi r\u00e9alistes\u00bb. Elle se tourne alors vers le Jiuta-mai, une danse po\u00e9tique, aust\u00e8re, introspective qui \u00ab est jou\u00e9e dans le c\u0153ur m\u00eame de la danseuse pour la danseuse elle-m\u00eame \u00bb. Tout en pratiquant cette nouvelle discipline complexe, Hanayagi commence \u00e0 s\u2019int\u00e9resser au mouvement d\u2019avant-garde am\u00e9ricain. Les peintures de Pollock, les rythmes de John Cage. Au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, elle voyage aux Etats-Unis pour y pratiquer la danse moderne et travailler \u00e0 une fusion de toutes ses cultures. Une danse qui transcenderait les \u00e2ges, les cultures, elle-m\u00eame. Cette courte biographie, certainement approximative, r\u00e9sume une colonne du New York Times du 29 novembre 1978. L\u2019article est consacr\u00e9 \u00e0 une jeune danseuse en recherche. Son travail avec Carla Blank (professeur, \u00e9crivaine, chor\u00e9graphe am\u00e9ricaine) lui a permis de mettre un premier pas en Am\u00e9rique, mais ce n\u2019est que cinq ans plus tard qu\u2019aura lieu la rencontre d\u00e9cisive avec Wilson.<\/p>\n<p>Bob Wilson n\u2019a presque pas parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Il avait 17 ans lorsque ses parents l\u2019ont confi\u00e9 \u00e0 une professeur de danse locale texane en raison de son b\u00e9gaiement. Cette professeure de danse s\u2019appelait Bird Holfman. Wilson donnera ce nom \u00e0 sa compagnie et \u00e0 sa fondation. Ce n\u2019est pas juste une anecdote. D\u00e8s l\u2019enfance Wilson s\u2019exprimait par le mouvement et non par la parole. Avant d\u2019\u00eatre le metteur en sc\u00e8ne de spectacle, qui fera le tour du monde (Einstein on the Beach en 1976, La Fl\u00fbte enchant\u00e9e en 1991, Madame Butterfly en 1993) Bob Wilson a travaill\u00e9 avec des enfants autistes et des adultes malades. Ses premi\u00e8res oeuvres sont inspir\u00e9es par la rencontre avec un homme noir sourd et une jeune femme autiste. La rencontre Hanayagi-Wilson est la rencontre de deux danseurs, la rencontre entre la m\u00e9moire et l\u2019hyper maitrise d\u2019un mouvement, et le pr\u00e9sent hyper r\u00e9aliste et instinctif d\u2019un autre. L\u2019abstraction, le ralenti, la force de l\u2019immobilit\u00e9, le mouvement libre de toute signification, nombreux sont les points d\u2019attache, les convictions qui ont li\u00e9 les deux artistes. Ensemble ils vont cr\u00e9er quinze oeuvres, pour la plupart des spectacles de th\u00e9\u00e2tre dans\u00e9.<\/p>\n<p>Hanayagi apporte et concr\u00e9tise tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment des intuitions de Wilson. Par exemple la force du sol, de l\u2019attache du pied notamment. Comment les danseurs peuvent aller chercher cette \u00e9nergie dans des mouvements lents, tr\u00e8s pr\u00e9cis, tr\u00e8s ancr\u00e9s. Wilson ouvre grandes les portes de l\u2019avant-garde occidentale \u00e0 Suzushi Hanayagi, qui \u00e0 tout le loisir de travailler \u00e0 l\u2019hybridation interculturelle qui l\u2019avait toujours int\u00e9ress\u00e9. \u6dbc\u3057\u3044 qui se prononce \u00ab Suzush\u012b \u00bb peut-\u00eatre traduit en anglais par \u00ab it\u2019s cool \u00bb qui deviendra Kool dans cet hommage. Un patronyme qui m\u00eale toutes les lignes de temps et de culture, \u00e0 l\u2019image d\u2019une artiste, \u00e0 l\u2019image du film de Wilson \u00e9ponyme.<\/p>\n<h2>Au fil du film<\/h2>\n<p>Ouverture sur Suzushi Hanayagi. Son visage masqu\u00e9 de peinture blanche apparait, tordu sur le c\u00f4t\u00e9, dans un lent fondu fantomatique. Sur cette image apr\u00e8s le g\u00e9n\u00e9rique vient se superposer la voix de Bob Wilson : le corps de la danseuse, la voix du metteur en sc\u00e8ne. Metteur en sc\u00e8ne qui redonne voix \u00e0 ce corps qui s\u2019efface.<br \/>\n\u00abOkay, quiet please\u00bb, comme le d\u00e9but d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition. Un signal est lanc\u00e9 \u00e0 l\u2019adresse de \u00ab Sue Jane \u00bb. Sue Jan Stoker \u00e9tait l\u2019assistante et la dramaturge de Bob Wilson, elle est morte en 2012.<br \/>\nR\u00e9p\u00e9tions d\u2019un spectacle, l\u2019indication \u00ab fondu aux noires \u00bb co\u00efncide avec la disparition de la photo de Hanayagi qui laisse place \u00e0 une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre que l\u2019on aper\u00e7oit au loin, la cam\u00e9ra est plac\u00e9e derri\u00e8re l\u2019\u00e9paule de Wilson. Les com\u00e9diens proposent une avanc\u00e9e, poing en avant. Elle semble convenir au metteur en sc\u00e8ne qui acquiesce. La danse continue, le fond \u2013 de lumi\u00e8re blanche, devient bleu. On ne distingue que les ombres et les couleurs, signature de Bob Wilson. Une indication est donn\u00e9e : \u00ab le plus important pour un artiste, c\u2019est de ne pas dire de quoi il s\u2019agit \u00bb<br \/>\nArchive d\u2019Hanayagi de 1988 : elle danse, seule en sc\u00e8ne.<br \/>\nVoiture de Wilson : il explique comment il a retrouv\u00e9 la trace D\u2019Hanayagi, 10 ans apr\u00e8s leur derni\u00e8re collaboration.<br \/>\nUne photo de 1972 montre Hanayagi et son fils assis par terre. 2008, Hanayagi est assise sur un fauteuil roulant, un enfant marche \u00e0 quatre pattes \u00e0 ses pieds. Plan sur ses mains rid\u00e9es.<br \/>\nPhoto et image d\u2019archive du travail d\u2019Hanayagi sur une musique qui semble traditionnelle. Wilson raconte une anecdote. Hanayagi aurait jou\u00e9 pour lui des pas du 17e si\u00e8cle, il lui aurait demand\u00e9 ce que signifiaient ses mouvements, elle aurait r\u00e9pondu \u00ab rien \u00bb. R\u00e9sonance avec le conseil de Wilson \u00e0 ses com\u00e9diens entendus au d\u00e9but du documentaire.<br \/>\nSalle de r\u00e9p\u00e9tion moderne, de jeunes acteurs travaillent leurs mouvements. Une archive des r\u00e9p\u00e9titions de Hanayagi avec ses com\u00e9diens nous donne \u00e0 voir des mouvements similaires.<br \/>\nRepr\u00e9sentation du spectacle vu en r\u00e9p\u00e9tition au d\u00e9but du documentaire. La musique de David Byrne laisse entendre de nombreux cuivres, c\u2019est \u00ab the sound of business \u00bb, un morceau compos\u00e9 en 1985. Des images d\u2019Hanayagi en travail se superposent \u00e0 l\u2019ensemble.<br \/>\nWilson confesse qu\u2019il ne connaissait rien du th\u00e9\u00e2tre japonais. Sur deux vid\u00e9os de danse d\u2019Hanayagi c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, l\u2019une plus r\u00e9cente que l\u2019autre, le morceau Minnie the mooker des Blues Brothers, un morceau de 1931. Un texte certainement \u00e9crit par Hanayagi et lu en fran\u00e7ais par une jeune femme.<br \/>\nOn apprend l\u2019Alzheimer d\u2019Hanayagi. La camera filme les mains frip\u00e9es de la vielle femme. Plan suivant, on retrouve ses deux mains squelettiques plus blanches encore sur l\u2019\u00e9cran que sur la sc\u00e8ne. Les com\u00e9diens jouent avec leurs mains.<br \/>\nR\u00e9p\u00e9tions des jeunes acteurs \/ image d\u2019archive des r\u00e9p\u00e9titions d\u2019Hanayagi. Lecture d\u2019une parole d\u2019Hanayagi par une voix fran\u00e7aise au fort accent asiatique.<br \/>\nRepr\u00e9sentation du spectacle sur une pi\u00e8ce \u00e9pique pour orgue de Bach. On retrouve les ombres et la lumi\u00e8re caract\u00e9ristiques de Wilson.<br \/>\nTraining de com\u00e9dien avec des tiges de bois puis archive d\u2019une repr\u00e9sentation d\u2019Hanayagi avec des tiges de bois.<br \/>\nS\u00e9rie d\u2019images et de vid\u00e9os d\u2019archive. Repr\u00e9sentation sur sc\u00e8ne : sur l\u2019\u00e9cran en arri\u00e8re- sc\u00e8ne des images d\u2019archive, au-devant de la sc\u00e8ne chor\u00e9graphie en kimono.<br \/>\nImage d\u2019archive de leur premi\u00e8re collaboration en 1984. Wilson explique les circonstances de la cr\u00e9ation.<br \/>\nRetour sur la sc\u00e8ne, Wilson est avec ses danseurs et esquisse lui aussi quelques mouvements significatifs, entrecoup\u00e9s d\u2019images d\u2019archive de Hanayagi. Similarit\u00e9 dans les mouvements.<br \/>\nSalle de r\u00e9p\u00e9tition, la voix de Wilson explique les similarit\u00e9s entre leurs m\u00e9thodes de travail, \u00ab autour de l\u2019espace \u00bb.<br \/>\nImage d\u2019Hanayagi en fauteuil roulant avec Wilson, il indique \u00ab je suis rest\u00e9 4h30 avec elle \u00bb. Il prend ses mains et les guide dans quelques mouvements.<br \/>\nLa voix de Wilson prend pour la premi\u00e8re fois corps au pr\u00e9sent, il est derri\u00e8re un micro dans ce qui semble \u00eatre une conf\u00e9rence, peut-\u00eatre en marge du spectacle. Image d\u2019Hanayagi qui regarde la cam\u00e9ra s\u2019\u00e9loigner. Wilson au pr\u00e9sent, tr\u00e8s \u00e9mu, \u00ab n\u2019oublie pas, nous devons faire encore une danse tous les deux, et elle m\u2019a r\u00e9pondu, en japonais \u00ab I\u2019m dancing in my mind \u00bb. L\u2019\u00e9motion est totale.<br \/>\nG\u00e9n\u00e9rique.<br \/>\nUn r\u00e9sum\u00e9 en deux phrases de ce film pourrait \u00eatre : Dix ans apr\u00e8s leur derni\u00e8re collaboration, Robert Wilson, metteur en sc\u00e8ne am\u00e9ricain, retrouve les traces de Suzushi Hanayagi, chor\u00e9graphe japonaise. La d\u00e9couverte de son Alzheimer le pousse \u00e0 entreprendre une grande session de travail autour de la m\u00e9moire et de l\u2019h\u00e9ritage de celle \u00e0 qui il doit tant. Au travers de cette histoire, on suit la qu\u00eate d\u2019un mouvement, celui de la main d\u2019Hanayagi qui traverse le temps avec souplesse et gr\u00e2ce.<\/p>\n<h2>Le devoir de m\u00e9moire<\/h2>\n<p>Bob Wilson propose ici un t\u00e9moignage complexe fait d\u2019entrem\u00ealements. \u00c0 l\u2019image d\u2019Hanayagi ce documentaire est hybride : images et vid\u00e9os, pr\u00e9sent et pass\u00e9 plus ou moins lointain, archives, r\u00e9p\u00e9titions et repr\u00e9sentations, musique, voix off et prises directes. Wilson ne raconte jamais la vie d\u2019Hanayagi comme cela a pu \u00eatre fait plus haut, il ne se contente pas de donner \u00e0 voir le travail de la chor\u00e9graphe. Il cr\u00e9e quelque chose pour elle, b\u00e2ti une st\u00e8le. Montre comment Hanayagi a influenc\u00e9 son travail. Il cr\u00e9e au contact de la vieillesse de son amie.<\/p>\n<p>Pourtant reste un \u00e9trange sentiment quand d\u00e9file le g\u00e9n\u00e9rique de fin. Trop indiscret de voir cette vielle femme dans son fauteuil roulant, trop larmoyant d\u2019entendre la voix serr\u00e9e de Wilson, trop impersonnel le traitement t\u00e9l\u00e9visuel du documentaire. Quelque chose reste inassouvi, mais quoi ? L\u2019intention de Wilson est pourtant parfaite : faire le portrait de Suzushi Hanayagi, un carrefour, un portrait qui porterait en lui la m\u00e9moire du mouvement de cette danseuse. Peut-\u00eatre seulement cet objet est-il trop diff\u00e9rent et de l\u00e0 r\u00e9siderait l\u2019incertitude, rien n\u2019a \u00e9tait fait de comparable&#8230; Et puis Agnes Varda est morte, et avec sa mort resurgissent ses films, dont un en particulier, jamais vu jusqu\u2019\u00e0 maintenant : Jacquot de Nantes.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Quand Jaques Demi \u00e9tait malade, il me racontait les souvenirs d\u2019une enfance qu\u2019il avait beaucoup aim\u00e9, il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Nantes dans le garage o\u00f9 son p\u00e8re travaillait. Il avait pris des notes qu\u2019il me montrait tous les deux-trois jours. Je lui ai dit que ce serait un film formidable : tu ne veux pas le faire ? Il m\u2019a dit : non je suis trop fatigu\u00e9, fait-le ! [&#8230;] \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience tr\u00e8s tr\u00e8s particuli\u00e8re parce que j\u2019ai trait\u00e9 le film de trois mani\u00e8res : un film noir et blanc comme les films des ann\u00e9es 30 qui racontait cette enfance et puis il y avait des extraits en couleurs de film que Jacques Demi a fait plus tard qui \u00e9taient inspir\u00e9s de sc\u00e8nes de son enfance. Et puis il y avait comme un troisi\u00e8me film parce que Jacques \u00e9tait vivant, mais tr\u00e8s malade et comme on fait quand on aime, je voulais \u00eatre au plus pr\u00e8s de lui. En terme de cin\u00e9ma \u00e7a donne des plans extr\u00eamement rapproch\u00e9s. \u00bb<br \/>\nExtrait Varda par Agn\u00e8s &#8211; Causerie 1.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les structures de Kool et Jacquot sont en tout point comparables, outre l\u2019entrem\u00ealement de timelapse diff\u00e9rentes, les deux films se rapprochent par la volont\u00e9 de faire du film, dans sa composition, un portrait hommage. Varda monte Jacqot comme le jeune gar\u00e7on montait ses films amateurs, en noir et blanc et coup\u00e9s d\u2019inserts, ajoute des sc\u00e8nes chant\u00e9es comme seront chant\u00e9es les com\u00e9dies musicales de Demi. Wilson monte Kool comme le surgissement et le melting-pot inter culturel que revendiquait Hanayagi. Ces similitudes permettent de penser plus clairement le travail de Wilson. Par exemple ses gros plans sur l\u2019\u00eatre vieillissant qui laissent voir les rides, la pratique. Wilson filme les mains de la danseuse, Varda l\u2019oeil du cin\u00e9matographe. Mais le plan sur les mains d\u2019Hanayagi ne dure que 5 secondes dans le documentaire alors que celui sur le visage de Demi en dure 22. Pourtant Wilson et Hanayagi ont travaill\u00e9 et pris le temps d\u2019\u00e9prouver les vertus de la lenteur. Varda dit que son film ne veut pas arr\u00eater le temps, mais l\u2019accompagner, et on voit dans ces plans qui s\u2019\u00e9tirent la vie qui d\u00e9file. Wilson sait cela et ses longs plans existent, la main d\u2019Hanayagi (que l\u2019on voit projet\u00e9e sur sc\u00e8ne) et son visage (qui illustre le g\u00e9n\u00e9rique) ont donn\u00e9 lieu \u00e0 deux installations au mus\u00e9e Guggenheim. Ces deux films durent 6 minutes et ne montrent rien d\u2019autre, pas de narration, pas de sous-titre, pas d\u2019insert d\u2019archive, la musique de David Burn qui \u00e9tire le temps, le regard de Wilson derri\u00e8re la cam\u00e9ra et la main d\u2019Hanayagi, ses doigts pointus qui se serrent en un poing, qui se tendent et retombent inertes, qui s\u2019offrent \u00e0 notre regard, et la r\u00e9p\u00e9tition et la pr\u00e9cision de ses mouvements grave l\u2019image de cette main qui jamais ne pourra \u00eatre oubli\u00e9e, cette main qui garde toute la gr\u00e2ce de la danseuse, de l\u2019\u00e9toile \u00e0 cinq branches que m\u00eame la vieillesse, m\u00eame l\u2019amn\u00e9sie, m\u00eame la mort ne pourront effacer. <a href=\"http:\/\/www.dissidentusa.com\/robert-wilson\/subjects\/suzushi-hanayagi\/suzushi-hanayagi-ii\/\" title=\"Il reste sur internet une trace de ces vid\u00e9os\">Il reste sur internet une trace de ces vid\u00e9os<\/a> qui n\u2019avaient pas leurs places dans le format court destin\u00e9 et produit pour la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>Une grande diff\u00e9rence entre les deux films r\u00e9side aussi dans le syst\u00e8me de narration, Jacquot raconte la jeunesse de Jaque Demi en qu\u00eate de cin\u00e9ma, l\u00e0 o\u00f9 Kool raconte le voyage de Bob Wilson en qu\u00eate d\u2019Hanayagi. Le court m\u00e9trage le place en sujet alors que ce n\u2019est peut-\u00eatrepas lui. Varda est pr\u00e9sente dans le regard qu\u2019elle pose sur Jacques Demi et son enfance, elle garde la place de son art. L\u2019art de Bob Wilson est celui de la mise en sc\u00e8ne plastique. Il n\u2019y a que quelques images du spectacle Kool que Wilson a cr\u00e9\u00e9 en hommage \u00e0 Hanayagi, mais on y retrouve toute la maitrise du cr\u00e9ateur pour mettre en grandeur son sujet. Ces lignes horizontales aux couleurs infinies, ces acteurs verticaux qui, dans leurs danses prient pour celle qui n\u2019est plus que mouvement. Hanayagi n\u2019est plus une personne mortelle, elle est ce qu\u2019elle apporte \u00e0 la danse. Wilson n\u2019est plus un homme, il est le moteur de ce mouvement. Il n\u2019y a que quelques images de ce spectacle, qui n\u2019avait pas sa place dans un format court destin\u00e9 et produit pour la t\u00e9l\u00e9vision, et qui n\u2019avait pas vocation de captation.<\/p>\n<p>Deux ans plus tard, en 2011, un an donc apr\u00e8s la mort d\u2019Hanayagi, Wilson r\u00e9alisera avec Richard Rutkowski un film \u00ab The Space in Back of You \u00bb, un portrait hommage \u00e0 Hanayagi. Un film d\u2019une heure avec des images d\u2019archive et des t\u00e9moignages de ceux qui ont travaill\u00e9 avec elle. Le documentaire Kool apparait alors comme les pr\u00e9mices de ce film qui peut-\u00eatre aura davantage pris son temps, aura plus de recul. Quelle est la valeur de cet objet ? Le t\u00e9moin d\u2019une exposition et d\u2019un spectacle, une \u00ab bande annonce \u00bb d\u2019un grand \u00e9v\u00e9nement hommage ? Ou tout simplement une porte d\u2019entr\u00e9e, un objet accessible au monde, plus grand public, plus intemporel. Un entrem\u00ealement, un trop-plein d\u2019informations, un flou qui donne au spectateur l\u2019\u00e9ventail d\u2019un sujet qu\u2019il pourra approfondir. La vie artistique d\u2019Hanayagi d\u00e9file trop vite, une fois le documentaire finit, il ne reste plus qu\u2019\u00e0 remonter le fil tendu avec sinc\u00e9rit\u00e9 par Wilson.<\/p>\n<p>L\u2019une des diff\u00e9rences, la plus terrible, entre Wilson et Varda pourrait \u00eatre \u00ab la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 \u00bb de la personne \u00e0 qui ils rendent hommage. Peut-\u00eatre est-il malgr\u00e9 tout plus facile d\u2019entendre qu\u2019une \u00ab petite r\u00e9alisatrice \u00bb de films ind\u00e9pendants r\u00e9alise un film sur son important mari \u00e0 la carri\u00e8re internationale, plut\u00f4t qu\u2019un metteur en sc\u00e8ne am\u00e9ricain tr\u00e8s imposant s\u2019attarde autant sur une chor\u00e9graphe japonaise de l\u2019ombre. Et certainement Wilson fait-il malgr\u00e9 lui de l\u2019ombre \u00e0 celle qu\u2019il essaye de mettre en lumi\u00e8re. Mais il n\u2019est en aucun cas possible de lui reprocher de ne pas tout faire, d\u2019user de toute son influence pour graver au monde l\u2019empreinte d\u2019Hanayagi. Wilson n\u2019avait pas de devoir de m\u00e9moire, mais un besoin peut-\u00eatre, un droit certainement. Et par cet objet, ouvert et offert \u00e0 tous, il partage ce droit, offre \u00e0 chacun la possibilit\u00e9 de connaitre, et d\u2019appr\u00e9cier le travail d\u2019Hannayagi. Il nous donne un droit de m\u00e9moire dont chacun pourra s\u2019emparer par une pens\u00e9e, un court film, une critique.<\/p>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Critique de Kool \u2013 Dancing in my Mind, film de Robert Wilson et Richard Rutkowski En 2009, Robert Wilson, metteur en sc\u00e8ne et plasticien d\u2019envergure internationale, impulse un triptyque en l\u2019honneur de la chor\u00e9graphe et danseuse : Suzushi Hanayagi. Ce triptyque pluridisciplinaire proposait un spectacle vivant, des installations de plusieurs plasticiens au mus\u00e9e Guggenheim de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":166,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165"}],"collection":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=165"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":344,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165\/revisions\/344"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/166"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=165"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=165"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=165"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}