{"id":210,"date":"2020-07-06T04:27:00","date_gmt":"2020-07-06T02:27:00","guid":{"rendered":"http:\/\/mateo.mavromatis.org\/?p=210"},"modified":"2021-11-21T17:03:37","modified_gmt":"2021-11-21T16:03:37","slug":"discussion-avec-ulysse-di-gregorio-entretien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2020\/07\/06\/discussion-avec-ulysse-di-gregorio-entretien\/","title":{"rendered":"Discussion avec Ulysse Di Gregorio #Entretien"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/200706.png\" alt=\"\" \/><\/p>\n\n<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 le 6 juillet 2020.&nbsp;<\/p>\n\n\n<p><em>Mateo Mavromatis : Ulysse di Gregorio vous \u00eates le metteur en sc\u00e8ne du spectacle Une saison en enfer, un monologue de Jean-Quentin Ch\u00e2telain adapt\u00e9 du po\u00e8me en prose d\u2019Arthur Rimbaud. Le spectacle a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9 en 2017 au th\u00e9\u00e2tre du Lucernaire et depuis vous avez notamment dirig\u00e9 Michel Bouquet en 2019 dans une lecture enregistr\u00e9e des Fables de La Fontaine. Vous avez eu d\u2019autres projets de mise en sc\u00e8ne, mais ces deux-ci peut-\u00eatre se rejoignent : pas seulement dans le choix de la po\u00e9sie, mais aussi dans le choix de \u00ab&nbsp;monstre sacr\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre&nbsp;\u00bb et dans celui du monologue \u2013 m\u00eame si bien s\u00fbr l\u2019un est un Audiolibe et l\u2019autre est un spectacle que vous avez mis en sc\u00e8ne. Est-ce que pour vous ce lien est possible \u00e0 faire entre les deux acteurs, Jean-Quentin Ch\u00e2telain et Michel Bouquet ?<br><\/em><br>Ulysse Di Gregorio : Euh\u2026 non je ne me suis pas aventur\u00e9 \u00e0 faire un lien entre ces deux com\u00e9diens si ce n\u2019est que, oui, ils ont une passion commune pour les grands textes, ce qui n\u2019est pas le cas de tous les com\u00e9diens. Ils incarnent tout les deux la dimension po\u00e9tique. Et, \u00e9videmment il y a la notion d\u2019exigence et de sacrifice qui les d\u00e9finit tr\u00e8s bien. Ils ont une conscience de la langue, une conscience du travail et ils ont une singularit\u00e9 tous les deux dans leur jeu de com\u00e9dien. Au-del\u00e0 de \u00e7a il y a aussi une constance dans leur m\u00e9tier, et un renouvellement aussi. Ce qui est int\u00e9ressant c\u2019est que les deux ne se sont pas fig\u00e9s, comme \u00e7a peut parfois \u00eatre le cas chez certains acteurs o\u00f9 on retrouve un jeu, on retrouve des tics, on se repose sur certains proc\u00e9d\u00e9s de jeu. L\u00e0 ce qui est int\u00e9ressant c\u2019est que les deux ont une dimension empirique toujours renouvel\u00e9e je dirais.<\/p>\n\n\n<p><em>MM. : Vous parlez de sacrifice, qu\u2019est ce que vous entendez par l\u00e0 ?<br><\/em><br>U.D.G. : Disons que c\u2019est souvent cette dimension de sacerdoce qui donne la grandeur \u00e0 notre m\u00e9tier. Cette exigence qui peut \u00eatre monacale dans certains cas, parce qu\u2019elle n\u00e9cessite une certaine m\u00e9ditation, un certain repli sur soi pour justement \u00eatre dans l\u2019exaltation et dans le partage. Et la notion de sacrifice elle est aussi due \u00e0 une absence\u2026 enfin il faut aussi, je pense, se retirer du monde, mais par l\u2019observation, par la contemplation, par ces qualit\u00e9s de vie pour justement en donner tout le suc sur sc\u00e8ne donc oui il y a une dimension de sacrifice qui incombe aux artistes je pense, en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n<p><em>M. : Dans la description que vous faites, en tout cas de ce m\u00e9tier-l\u00e0, celle que vous dessinez, c\u2019est presque plus un travail de l\u2019humain, du quotidien, plus que presque un travail technique au plateau. C\u2019est plus un v\u00e9cu qui viendrait charger l\u2019acteur, par exemple Jean-Quentin Ch\u00e2telain parle beaucoup du r\u00eave et du fait qu\u2019il faut que le texte l\u2019invite \u00e0 r\u00eaver, que la mise en sc\u00e8ne l\u2019invite \u00e0 r\u00eaver. Il parle beaucoup plus de \u00e7a que d\u2019un travail qu\u2019il ferait sur les mots, sur les intonations, etc.<br><\/em><br>U.D.G : Non non, pour moi il y a vraiment un alliage, une synth\u00e8se entre l\u2019inspiration et la technique. Il n\u2019y a pas un des deux qui pr\u00e9existe sur l\u2019autre. Les deux sont vraiment les terreaux \u00e0 la bonne conduite d\u2019un spectacle. Bon lui il se laisse \u00e0 dire que c\u2019est plus l\u2019inspiration qui l\u2019emporte, mais cette inspiration est aussi guid\u00e9e par un metteur en sc\u00e8ne et par une gestion\u2026 pardonnez-moi le mot, mais une gestion technique et aussi une organisation du spectacle qui passe par une maitrise, une technicit\u00e9 de la langue et c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on arrive \u00e0 conduire un spectacle, c\u2019est par ces deux alliages.<br>Mais d\u2019ailleurs \u00e0 tort, souvent le commun estime que dans ce m\u00e9tier c\u2019est la part de l\u2019improvisation, de l\u2019inspiration qui l\u2019emporte parce qu\u2019on n\u2019observe pas justement le travail. Quand on l\u2019observe, il y a un d\u00e9ficit de travail, donc c\u2019est tout le paradoxe. Ne pas donner l\u2019impression qu\u2019on travaille, mais \u00e0 la fois assez travailler pour que \u00e7a ne se voie pas. Et l\u2019inspiration joue beaucoup, mais ce n\u2019est pas la pi\u00e8ce maitresse. C\u2019est une pi\u00e8ce essentielle, mais elle n\u2019est pas la seule dans le processus de cr\u00e9ation.&nbsp;<\/p>\n\n\n<p><em>M. : On trouve \u00e7a plus romantique de discuter sur le r\u00eave, que sur vraiment au final ce qui fait le travail technique d\u2019un metteur en sc\u00e8ne avec un acteur au plateau qui travaille sur les mots ?<br><\/em><br>U.D.G. : Je pense que \u00e7a c\u2019est aussi peut-\u00eatre une aspiration assez fran\u00e7aise qui vise \u00e0 n\u00e9gliger dans l\u2019\u00e9closion d\u2019une oeuvre la part de technicit\u00e9 et on aimerait lui attribuer un don naturel qui am\u00e8nerait \u00e0 une pr\u00e9disposition artistique. Je pense que c\u2019est une conception tr\u00e8s fran\u00e7aise que n\u2019ont pas les Am\u00e9ricains ou les Anglo-saxons.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Il raconte que c\u2019est vous qui \u00eates all\u00e9 le chercher pour jouer ce texte de Rimbaud, que vous l\u2019avez vu sur sc\u00e8ne jouer Bourlinguer ? Comment est ce que \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 de votre c\u00f4t\u00e9 ? Est-ce que vous aviez envie de travailler Rimbaud et Jean-Quentin Ch\u00e2telain s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 vous, ou alors c\u2019est l\u2019envie de jouer avec ce com\u00e9dien qui vous a pouss\u00e9 \u00e0 chercher le texte qui irait le mieux pour lui?<br><\/em><br>U.D.G : Alors c\u2019est en me rendant donc \u00e0 la pi\u00e8ce, Bourlinguer, que l\u2019id\u00e9e m\u2019est apparue de lui proposer ce projet, ce n\u2019\u00e9tait pas dans mes choix de prochaines mises en sc\u00e8ne, mais disons que c\u2019est plus par le vecteur de l\u2019acteur que s\u2019impose \u00e0 moi des projets. Alors \u00e9videmment il y a toujours des projets qui nous inspirent et qu\u2019on aimerait mettre \u00e0 jour, mais finalement c\u2019est plus la qualit\u00e9 de l\u2019humain qui fait \u00e9merger le projet, dans mon sens. Apr\u00e8s, \u00e7a peut aussi venir d\u2019un texte, o\u00f9 on est projet\u00e9 \u00e0 travailler avec tel ou tel acteur parce d\u00e9j\u00e0 ce texte-l\u00e0 nous inspire. Enfin il n\u2019y a rien de fig\u00e9, il n\u2019y a pas un arbitraire dans le sens com\u00e9dien-texte, texte-com\u00e9dien. Les deux se rencontrent en fonction aussi d\u2019un moment je dirais, de notre vie et comment aussi un texte peut \u00eatre des inspirations du metteur en sc\u00e8ne, de la soci\u00e9t\u00e9, parce qu\u2019un texte rencontre aussi une certaine vision d\u2019un moment dans l\u2019histoire, mais il peut aussi renvoyer, en fonction de sa langue, \u00e0 des pr\u00e9occupations d\u2019un moment. Ou alors amener des pr\u00e9occupations dans une soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est le cas par exemple de Jean Genet avec les Paravents, comment pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie il a r\u00e9ussi a amener les th\u00e8mes de la r\u00e9volte, de la libert\u00e9 en Mai 68, vous voyez comment le texte s\u2019ins\u00e9rait dans la soci\u00e9t\u00e9. Je pense aux M\u00e9moires d\u2019Adrien de Marguerite Yourcenar, Adrien qui \u00e9tait un grand l\u00e9gionnaire romain empereur, assez pacifiste. Elle a publi\u00e9 \u00e7a apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Comment les textes s\u2019inscrivent dans l\u2019histoire, et comment les textes se sont inscrits dans l\u2019histoire, et comment aussi ils peuvent renouveler une vision de la vie, de l\u2019histoire. C\u2019est ce qui m\u2019inspire aussi chez Rimbaud, cette volont\u00e9 de renouveler le langage, mais pas par l\u2019abstrait, par quelque chose de vraiment concret. C\u2019est une vision concr\u00e8te du langage qu\u2019il a voulu renouveler. \u00c0 tort on a une vision souvent tr\u00e8s romantique de son oeuvre et on s\u2019\u00e9carte vraiment de la v\u00e9racit\u00e9 et du concret dans lequel il a voulu nous engager. Mais je crois que je m\u2019\u00e9carte un peu de votre question.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Mon travail est sur la voix des acteurs, et donc entre autres sur la voix de Jean-Quentin Ch\u00e2telain, mais peut-\u00eatre que vous pourriez expliciter ce que vous entendez par le renouvellement de la langue par Rimbaud, comment est-ce que \u00e7a se traduit pour vous ce renouvellement de la langue ?<br><\/em><br>U.D.G : Alors, il l\u2019a assez explicit\u00e9 dans son champ des voyelles: A noir, E blanc, I rouge, U vert\u2026 C\u2019est en fait de changer les paradigmes et la vision fig\u00e9e qu\u2019on a de notre langage, c\u2019est un nouvel \u00e9veil par l\u2019image, reconstruit notre vision de l\u2019histoire, de la langue, des normes, par la po\u00e9sie, par le langage. Et aussi par l\u2019assainissement d\u2019une vision du monde qui chez lui passe par la religion. Il faut s\u2019extraire de la religion pour arriver \u00e0 une autre forme de religion, m\u00eame d\u2019ali\u00e9nation (le mot est peut-\u00eatre trop fort). Mais qui passe par l\u2019imagine, par une effervescence intellectuelle qu\u2019offre la po\u00e9sie, mais la po\u00e9sie accessible \u00e0 tous. C\u2019est \u00e7a son ambition, son hybris m\u00eame de la langue et son ambition c\u2019est d\u2019essayer de projeter sur sc\u00e8ne. Dans une autre langue aujourd\u2019hui elle est utilitaire, elle n\u2019est pas dans l\u2019\u00e9merveillement. La langue est n\u00e9e comme \u00e7a, quand on voit les premi\u00e8res tables ou les premiers dessins, c\u2019est souvent une \u00e9criture comptable. Mais il y a aussi cette dimension orale et po\u00e9tique sur laquelle il insiste et dont il est un des grands ambassadeurs.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Et c\u2019est quelque chose sur lequel vous avez pu travailler au plateau? O\u00f9 vous avez trouv\u00e9 une application pratique par exemple cette histoire de langage imag\u00e9 ?<br><\/em><br>U.D.G : Alors lui il projette une transcendance de la langue, il le th\u00e9orise dans son manifeste d\u2019Une Saison en Enfer, et \u00e0 la fois c\u2019est au com\u00e9dien de le transcrire, mais de le retranscrire par l\u2019incandescence du langage, par une verticalit\u00e9 du propos, qui passe par une esp\u00e8ce de transe. C\u2019est un peu un mot galvaud\u00e9 que j\u2019utilise, mais \u00e7a passe par arriver \u00e0 retranscrire la po\u00e9sie sur sc\u00e8ne. Disons que ce texte n\u2019est pas \u00e0 la base un texte th\u00e9\u00e2tral, mais c\u2019est rejoindre le c\u00f4t\u00e9 hom\u00e9rique de l\u2019A\u00e8de qui vient d\u00e9clamer les po\u00e8mes d\u2019Homer et de la guerre de Troie dans les rues. Essayer de retrouver aussi la po\u00e9sie, mais une po\u00e9sie accessible pour tous et \u00e7a passe \u00e9videmment par le langage, la po\u00e9sie n\u2019est que langage c\u2019est son v\u00e9hicule. Donc \u00e7a passe par l\u2019homme, par le chant, par la forme du langage et c\u2019est dans ce sens-l\u00e0 qu\u2019on a voulu s\u2019inscrire. Mais il n\u2019y a pas simplement la restitution il faut encore rentrer dans le champ po\u00e9tique de Rimbaud, c\u2019est-\u00e0-dire que chaque interpr\u00e9tation doit rendre l\u2019ivresse du texte. Et l\u00e0 c\u2019\u00e9tait une ivresse, il y a une rage, une r\u00e9volte int\u00e9rieure, il y a une douceur, il y a une exub\u00e9rance voil\u00e0 ce sont des couleurs que le texte \u00e9voque, qu\u2019on a voulu retranscrire en fonction des diff\u00e9rentes palettes humaines qui dominent le texte, qu\u2019on s\u2019est attel\u00e9s \u00e0 rendre sur la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n<p><em>M. : Parce que les adjectifs que vous utilisez pour d\u00e9crire Rimbaud (ivresse, douceur, force\u2026) sont des adjectifs qui conviennent tout \u00e0 fait \u00e0 Jean-Quentin Ch\u00e2telain et \u00e0 sa voix.<br><\/em><br>U.D.G. : Oui oui c\u2019est pour \u00e7a que quand je l\u2019ai vu jouer dans Cendars j\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019il y avait une grande possibilit\u00e9 dans la transcription orale pour ce texte-l\u00e0. J\u2019ai vu qu\u2019il y avait le coffre, la mani\u00e8re dont il lape le mot\u2026 Il y a une douceur chez lui que moi je trouve qui est tr\u00e8s primant chez Rimbaud. Et \u00e0 la fois, ce n\u2019est pas indissociable, mais il y a cette r\u00e9volte, cette rage int\u00e9rieure. Cette impuissance aussi, dans le propos qui est propre au texte d\u2019Une Saison en Enfer. Donc c\u2019est arriver \u00e0 lier les deux, en fonction aussi de ce que l\u2019acteur propose, et sa charge \u00e9motionnelle est humaine qu\u2019il arrive \u00e0 exprimer et dans quelle implication aussi. On en revient au sacrifice, ce n\u2019est pas seulement un sacrifice hors de sc\u00e8ne c\u2019est un sacrifice aussi bien sur la sc\u00e8ne, c\u2019est se d\u00e9pouiller de soi pour arriver \u00e0 transcender une pens\u00e9e. Ce n\u2019est pas simplement un homme, c\u2019est arriver \u00e0 atteindre par le langage et par l\u2019engagement une couleur de vie. Retranscrire une pens\u00e9e \u00e7a passe par l\u2019engagement et par une recherche des sentiments. Et on a un catalogue peut-\u00eatre un peu fig\u00e9 des sentiments, mais dans la r\u00e9alit\u00e9, parce que la r\u00e9alit\u00e9 ne th\u00e9orise pas les sentiments, en r\u00e9alit\u00e9 les sentiments, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019ils s\u2019entrem\u00ealent. Il n\u2019y a pas moins de rage que de douceur, que d\u2019amour et de terreur. Enfin toutes les choses s\u2019entrem\u00ealent et se bousculent, et les qualit\u00e9s essentielles du com\u00e9dien je crois c\u2019est arriver \u00e0 nous faire changer des conceptions, des repr\u00e9sentations mentales, et des pr\u00e9jug\u00e9s qu\u2019on \u00e0 et \u00e7a on le fait \u00e9videmment par le prisme de l\u2019auteur. Mais c\u2019est aussi l\u2019auteur qui nous am\u00e8ne \u00e0 une volont\u00e9 d\u2019impostuler nos propres conceptions parfois un peu trop pr\u00e9cis\u00e9es. Les repr\u00e9sentations humaines, sociales, artistiques\u2026<\/p>\n\n\n<p><em>M : Sur cette relation avec l\u2019auteur, j\u2019ai d\u2019abord entendu Jean-Quentin Ch\u00e2telain dans la captation du spectacle qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par S\u00e9bastien T\u00e9z\u00e9, au Lucernaire. Donc je l\u2019entendais dans ma chambre avec des \u00e9couteurs, et c\u2019est \u00e0 partir de \u00e7a que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler pendant un an. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 connaitre cet enregistrement, la m\u00e9lodie, le rythme de Ch\u00e2telain\u2026 Ensuite je l\u2019ai r\u00e9entendu sur la sc\u00e8ne \u00e0 Toulon et \u00e0 nouveau dans un enregistrement fait au march\u00e9 de la po\u00e9sie en 2019. Et chaque fois \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rente, je parle vraiment de la musique du texte. C\u2019est-\u00e0-dire que, y allant dans un \u00e9tat o\u00f9 je pourrais presque chanter Jean-Quentin Ch\u00e2telain dans l\u2019enregistrement au Lucernaire, \u00e0 chaque fois je suis surpris d\u2019entendre tr\u00e8s diff\u00e9remment comment est-ce qu\u2019il varie. Il n\u2019utilise pas les m\u00eames notes, il n\u2019appuie pas sur les m\u00eames mots, les variations sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<br><\/em><br>U.D.G: Je n\u2019\u00e9tais pas \u00e0 cette repr\u00e9sentation, mais j\u2019ai envie de vous dire que c\u2019est assez rassurant quand un com\u00e9dien n\u2019a pas les m\u00eames intonations au m\u00eame moment dans une repr\u00e9sentation diff\u00e9rente, parce qu\u2019il n\u2019y a pas un calque de repr\u00e9sentation en repr\u00e9sentation sur la mani\u00e8re et la diction de l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019oeuvre, mais \u00e7a vous le savez pertinemment. Apr\u00e8s oui il y a une recherche, une \u00e9volution, elle peut \u00eatre selon les cas heureuses, mais quand on en est arriv\u00e9 \u00e0 un certain degr\u00e9 de travail de recherche, on \u00e9vite tous les \u00e9cueils de l\u2019amateur. C\u2019est ce qui fait un amateur dans la profession c\u2019est qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 un tel degr\u00e9 de recherche dans son engagement lors des r\u00e9p\u00e9titions qu\u2019il y a une envol\u00e9e, il y a une recherche m\u00eame dans le spectacle, c\u2019est-\u00e0-dire que le spectacle est rod\u00e9, il est bien ancr\u00e9, mais pourtant dans l\u2019investissement qui est le sien il y a toujours sur sursaut qui font qu\u2019il y aura des moments qui seront toujours diff\u00e9rents d\u2019une repr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019autre, je crois que c\u2019est un des marqueurs qui vous renseignent sur la qualit\u00e9&nbsp;de recherche qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les repr\u00e9sentations, les r\u00e9p\u00e9titions si tentais que celle-ci soit aboutie.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Jean-Quentin Ch\u00e2telain fait souvent la comparaison avec les improvisations de la musique jazz. Il parle de la grille des musiciens et qu\u2019une fois que cette grille est fixe et ma\u00eetris\u00e9e le musicien peut se permettre d\u2019improviser, et que c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 il se retrouve lui. Dans ce travail que vous lui avez propos\u00e9 \u00e7a me semble \u00e9vident cette cr\u00e9ation de l\u2019instant de Jean-Quentin Ch\u00e2telain qui improvise, que vous lui avez peut \u00eatre offert un \u00e9crin ou un cadre o\u00f9 il avait cette possibilit\u00e9-l\u00e0 d\u2019improviser. C\u2019est une chose sur laquelle vous \u00eates d\u2019accord ?<br><\/em><br>UDG : Oui alors, l\u2019improvisation, lui parle d\u2019improvisation moi je parle de recherches. Je parle moins d\u2019improvisation sur sc\u00e8ne que de recherche. Mais apr\u00e8s on se rejoint dans les faits, dans les mots j\u2019emploierais peut \u00eatre moins ce mot-l\u00e0. L\u2019improvisation apporte plus dans le travail de r\u00e9p\u00e9tition que dans le travail de repr\u00e9sentation qui la est une mati\u00e8re aboutie et qu\u2019on a \u00e9tudi\u00e9e ensembles sans que ce soit pourtant id\u00e9al, mais quelque chose qui est propos\u00e9 dans la relation metteur en sc\u00e8ne-acteur, l\u2019improvisation elle est la, elle doit m\u00eame persister toujours, mais sous une forme de renouvellement et de recherche.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Est-ce qu\u2019il y a un travail de lutte aussi, pour vous ? J\u2019ai l\u2019impression \u00e0 vous entendre \u2013 mais aussi parce que nous connaissons le com\u00e9dien Jean-Quentin Ch\u00e2telain \u2013 est-ce que pour vous il y a eu quand m\u00eame un travail de lutte avec cette b\u00eate folle qui est impressionnante sur sc\u00e8ne, mais qui peut-\u00eatre, dans un travail de r\u00e9p\u00e9tition peut-\u00eatre \u2026 pour vous, metteur en sc\u00e8ne, fatiguant, ou en tout cas entra\u00eenant ?<br><\/em><br>UDG : Oui je connais un peu la r\u00e9putation qu\u2019il peut parfois avoir, un peu difficile. Mais non je n\u2019ai pas eu ce rapport la, ce rapport de force, de conflictualit\u00e9, absolument pas. On a \u00e9t\u00e9 investi tous les deux par l\u2019exigence de comprendre d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u0153uvre de Rimbaud et puis apr\u00e8s de la restituer et de donner tous les accents d\u2019inspiration propre \u00e0 son imaginaire et sa vocation de po\u00e8te, et on n\u2019a pas eu de conflits, la lutte elle a surtout \u00e9t\u00e9 dans l\u2019accouchement de l\u2019\u0153uvre. Apr\u00e8s il y a eu des difficult\u00e9s, des impasses parfois des moments de doutes. En fait c\u2019est compl\u00e8tement inh\u00e9rent \u00e0 un travail de recherche. Par exemple on pr\u00e9voit quelque chose mentalement et puis on d\u00e9couvre que finalement l\u2019interpr\u00e9tation, dans le cadre visuel \u00e7a ne suit pas. Et pourtant nous \u00e9tions convaincus de cette possibilit\u00e9 et via l\u2019\u00e9coute, via la transcription physique, tout \u00e9choue donc on est dans cette perp\u00e9tuelle volont\u00e9 de retranscrire \u00e0 la fois notre vision esth\u00e9tique et \u00e0 la fois parfois d\u00e9\u00e7ue, d\u00e9rout\u00e9e par l\u2019issue malheureuse que \u00e7a peut prendre. C\u2019est li\u00e9 aussi \u00e0 notre capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre en mouvement, en \u00e9bullition du texte, cette inspiration, et voil\u00e0 toujours essayer d\u2019\u00eatre au plus proche. C\u2019est ce que disait Michel Bouquet, que nous ne sommes que les serviteurs des auteurs, nous sommes l\u00e0 pour les honorer et \u00eatre au plus proche de leurs pens\u00e9es, de leur engagement et de leur parcours.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Et par rapport \u00e0 \u00e7a justement, Rimbaud, bon ce n\u2019est pas n\u2019importe quel auteur, c\u2019est aussi une temp\u00eate. Sans \u00eatre dans une vision romantique du texte, c\u2019est quelque chose de tr\u00e8s dur. Comme il a d\u00e9structur\u00e9 la langue, il ne faut pas lui redonner peut-\u00eatre un cadre, il ne faut pas le rendre audible ou compr\u00e9hensible, parce qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 on tuerait peut-\u00eatre ce qui fait la po\u00e9sie, c\u2019est-\u00e0-dire cette incertitude. Et en m\u00eame temps, j\u2019imagine qu\u2019\u00e0 un certain moment il faut quand m\u00eame le comprendre, si ce n\u2019est qu\u2019on ne peut pas vraiment comprendre Rimbaud (je ne sais pas si vous serez d\u2019accord l\u00e0-dessus ?), et en cela je me demande s\u2019il n\u2019est pas l\u00e0 en fait le rapprochement entre Ch\u00e2telain et Rimbaud, qui ne semble pas si naturels que \u00e7a, entre l\u2019acteur terrien de 60 ans et le po\u00e8te de 19 ans, mais je me demande si ce n\u2019est pas avant tout dans la libert\u00e9 totale de la ma\u00eetrise de leur art et dans la d\u00e9structuration, de la po\u00e9sie pour Rimbaud et de la langue fran\u00e7aise pour Ch\u00e2telain, avec sa voix, sa m\u00e9lodie, tout \u00e7a.<br><\/em><br>UDG : Je vois vos rapprochements, mais pour moi ce n\u2019est pas mon approche. Je ne vais pas dans ces degr\u00e9s d\u2019analogie entre le com\u00e9dien et le personnage. J\u2019essaie plut\u00f4t de m\u2019en \u00e9carter, comme le paradoxe du com\u00e9dien de Diderot qui n\u2019est que composition et c\u2019est la grande qualit\u00e9 de la cr\u00e9ation du com\u00e9dien, c\u2019est sa capacit\u00e9 justement \u00e0 s\u2019extraire de lui-m\u00eame, \u00e0 s\u2019extraire et \u00e0 fouiller le maximum de possibilit\u00e9s pour atteindre un \u00e9tat de cr\u00e9ation, et non pas rester calqu\u00e9 sur un personnage, mais\u2026enfin je comprends votre souci de faire un lien entre le personnage et l\u2019acteur. Enfin moi \u00e7a me semble un petit peu narcissique, ce n\u2019est pas ma d\u00e9marche d\u2019attribuer les qualit\u00e9s d\u2019un com\u00e9dien \u00e0 celles d\u2019un auteur tout comme le contraire. Non je pense que c\u2019est un travail de composition et \u00e7a passe par un d\u00e9pouillement, et c\u2019est en travaillant vers le d\u00e9pouillement qu\u2019on arrive justement \u00e0 l\u2019\u00e9tat de recherche, et de grandeur int\u00e9rieur, par les sentiments. C\u2019est dans l\u2019\u00e9nergie sc\u00e9nique qu\u2019on peut composer. Je pense que \u00e7a peut \u00eatre dangereux justement de vouloir s\u2019identifier \u00e0 l\u2019auteur parce que l\u2019auteur n\u2019est pas le texte, le texte n\u2019est pas l\u2019auteur et nous nous ne sommes ni l\u2019auteur ni le texte.&nbsp;<\/p>\n\n\n<p><em>M : Il y a quand m\u00eame dans l\u2019ivresse de Jean-Quentin Ch\u00e2telain, et lui en parle, comment ce texte va chercher ses d\u00e9mons, ect\u2026 il y a un rapprochement que, en tout cas pour moi spectateur, qui s\u2019est fait naturellement. Pas en fait de Jean-Quentin Ch\u00e2telain qui aurait copi\u00e9 Rimbaud, mais qu\u2019est-ce que Rimbaud aurait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de Jean-Quentin Ch\u00e2telain sur sc\u00e8ne. Mais vous serez peut \u00eatre pas d\u2019accord avec moi au vu de ce que vous me dites sur servir le texte et servir l\u2019auteur, que l\u2019auteur a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019acteur.<br><\/em><br>UDG : Oui enfin moi c\u2019est plut\u00f4t ma conviction, mais je ne n\u00e9glige pas que dans un tr\u00e8s grand nombre d\u2019exp\u00e9riences, de rencontre avec les auteurs, que \u00e7a puisse infl\u00e9chir sur notre exp\u00e9rience humaine, heureusement, tout comme l\u2019exp\u00e9rience avec un metteur en sc\u00e8ne peut aussi nous amener a\u2026 je ne pense pas \u00e0 moi, mais a Claude R\u00e9gy, \u00e0 lui et Claude R\u00e9gy \u2013 les deux se portent, mais je crois que le sens premier sur lequel il faut vraiment \u00eatre convaincu c\u2019est d\u2019abord de servir l\u2019\u0153uvre. Il y a trop de transcriptions d\u00e9grad\u00e9es des auteurs dans La Crise de la Culture, Hannah Arendt en parle, elle dit qu\u2019on est dans une \u00e9poque justement o\u00f9 les \u0153uvres sont compl\u00e8tements d\u00e9grad\u00e9es, n\u00e9glig\u00e9es, elles sont appauvries, elles sont retranscrites et elles sont vid\u00e9es de leurs sucs, de leurs substances au profit d\u2019une vulgarisation et d\u2019une pr\u00e9tendue d\u00e9mocratisation de l\u2019\u0153uvre. Il va \u00e0 l\u2019encontre des vraies inspirations de l\u2019auteur, ce sont des plagiats extr\u00eames et graves qu\u2019on fait. C\u2019est une atteinte \u00e0 la culture et \u00e0 la\u2026 non pas la respectabilit\u00e9 des auteurs, parce que je suis aussi pour qu\u2019on les bouscule, c\u2019est pas \u00e7a, mais c\u2019est tellement riches les grands auteurs qu\u2019il ne faut pas se servir de l\u2019\u0153uvre pour exister, mais c\u2019est d\u2019abord servir l\u2019\u0153uvre. C\u2019est \u00e7a la diff\u00e9rence. \u00c9videmment que c\u2019est en parcourant les \u0153uvres dans leur plus for int\u00e9rieur que nous on va \u00eatre forc\u00e9ment transport\u00e9s et on va \u00eatre \u2026 toute cette gamme de sentiments, de couleurs, ce voyage int\u00e9rieur qu\u2019on va proposer on va \u00eatre aussi charg\u00e9s. Tout comme les rencontres de la vie qu\u2019on fait, qu\u2019on quitte, qu\u2019on rencontre. C\u2019est une initiation perp\u00e9tuelle, on est plusieurs chrysalides \u00e0 la fois et on est tous les \u00e2ges de la vie qu\u2019on rencontre, on n\u2019est pas qu\u2019un seul \u00e2ge dans lequel on vit. Enfin voil\u00e0 je pense qu\u2019il y a une mutation permanente de notre \u00e9tat en fonction des diff\u00e9rentes exp\u00e9riences artistiques, visuelles, humaines, qu\u2019on fait. Donc forc\u00e9ment il en ressort une\u2026 vous vous avez pu l\u2019appr\u00e9cier peut \u00eatre d\u2019un spectacle \u00e0 l\u2019autre avec Jean-Quentin Ch\u00e2telain, mais c\u2019est le lot d\u2019une vie.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Jean-Quentin Ch\u00e2telain raconte un peu votre travail autour de la vie de Rimbaud, des concordances entre la vie et l\u2019\u0153uvre, comment vous l\u2019avez accompagner dans l\u2019apprivoisement de ce texte. Mais il s\u2019attarde peu sur justement, on revient \u00e0 ce qu\u2019on disait au d\u00e9but, un travail technique au plateau. Est-ce que c\u2019est parce que justement, et je vais \u00eatre un peu provocateur dans ma question, il n\u2019y a pas de travail technique au plateau, vous avez r\u00e9pondu un peu tout \u00e0 l\u2019heure, parce que Jean-Quentin Ch\u00e2telain est l\u00e0 avec sa voix, sa diction, son improvisation sur le texte et que pour vous le travail est ailleurs dans une mise en \u00e9tat et que les propositions qu\u2019il fait lui du texte, vous vous en \u00eates ext\u00e9rieur et vous \u00eates plut\u00f4t spectateur de \u00e7a. Ou alors au contraire est-ce que vous l\u2019avez aussi accompagn\u00e9 sur des indications peut-\u00eatre plus pr\u00e9cises. Enfin comment est ce que \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 pour vous, comment est-ce que \u00e7a s\u2019est organis\u00e9 ce travail ?<br><\/em><br>UDG: Alors d\u2019abord il y a eu un gros travail de table qui en fait nous a pris l\u2019essentiel de notre temps, enfin la majorit\u00e9 du temps \u00e9tait vraiment un travail de table.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Vous avez eu combien de temps de r\u00e9p\u00e9tition ?<br><\/em><br>UDG : On a eu deux mois de r\u00e9p\u00e9titions. On aimerait toujours plus, mais vu les contraintes financi\u00e8res c\u2019est toujours difficile d\u2019\u00e9taler un monologue po\u00e9tique sur trois mois, mais \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019id\u00e9al. Je tenais \u00e0 le pr\u00e9ciser parce qu\u2019on a rarement.. on manque de temps. Et on doit parfois parcourir des \u00e9tats int\u00e9rieurs qui prennent du temps avant leur explosion et leur permanence dans le spectacle. Donc c\u2019est vrai que \u00e7a aide d\u2019avoir du temps, c\u2019est m\u00eame essentiel. Mais selon les spectacles on est aussi dans des politiques o\u00f9 on doit avec le temps qu\u2019on a resserr\u00e9 les espaces de cr\u00e9ation. C\u2019est le lot de l\u2019artiste que de faire avec tous ces param\u00e8tres. Concernant ce travail \u00e0 la table, de compr\u00e9hension de texte, parce qu\u2019\u00e9videmment ces prot\u00e9iformes, il y a une kinesth\u00e9sie du langage qu\u2019il faut apprivoiser dans la relation avec le texte donc il y \u00e0 un grand travail de texte, de compr\u00e9hension. Il y a diff\u00e9rentes possibilit\u00e9s aussi selon les phrases de l\u2019auteur qui sont essentielles \u00e0 la bonne route du spectacle. Et apr\u00e8s il y a le travail physique, une fois qu\u2019on a compris le texte dans toutes ses trajectoires. On choisi les trajectoires \u00e0 prendre parce que dans ces extraits il peut y en avoir plusieurs, on peut proposer plusieurs \u00e9tages, est-ce que les \u00e9tats peuvent convenir, est-ce qu\u2019ils ne sont pas antinomiques selon la section d\u2019avant, est-ce qu\u2019il y a une trajectoire coh\u00e9rente dans le propos et la trajectoire du livre. Toutes ces questions qu\u2019on doit traiter en amont et \u00e0 la fois qui sont toujours pr\u00e9sentes, qu\u2019on pr\u00e9cise apr\u00e8s dans le travail physique. Et le travail physique \u00e7a va \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9locution, \u00e7a va \u00eatre la capacit\u00e9 d\u2019engagement. \u00c7a va \u00eatre une certaine endurance aussi. Cet \u00e9tat de recherche et aussi cette gestuelle qui passe par l\u2019absence\u2026 non il n\u2019y a pas d\u2019absence de mouvement, c\u2019est l\u2019\u00e9conomie de mouvement. Et donc c\u2019est quelque chose \u00e0 appr\u00e9hender aussi, mais qui pour moi dans ce format de monologue po\u00e9tique convient tout \u00e0 fait.<\/p>\n\n\n<p><em>M: C\u2019est venu tout de suite ou c\u2019est avec le travail de recherche que cette immobilit\u00e9 de Jean-Quentin Ch\u00e2telain\u2026 enfin est ce que pour vous elle faisait parti d\u2019office du processus ?<br><\/em><br>UDG : Cette \u00e9conomie de mouvement, il n\u2019y a pas d\u2019immobilit\u00e9. En tout cas c\u2019est vers \u00e7a que j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019approcher, via cette \u00e9conomie. Comme j\u2019ai mont\u00e9 aussi Sarah Kane (4.48 Psychose), c\u2019\u00e9tait cette m\u00eame d\u00e9marche. Ce sont des \u00e9tats de transe\u2026 je n\u2019aime pas ce mot, mais je n\u2019en trouve pas d\u2019autres. Sarah Kane est au cr\u00e9puscule de sa vie et elle relate toute cette exp\u00e9rience, ces rencontres, ces douleurs et cette peine qu\u2019elle a eue. C\u2019est touchant, \u00e7a doit \u00eatre touchant. Pour le lecteur l\u2019existence et la trajectoire doivent \u00eatre palpables, vous voyez c\u2019est aussi difficile. Il ne faut pas que ce soit herm\u00e9tique. Le texte est d\u00e9j\u00e0 difficile en premi\u00e8re lecture. Je mets au d\u00e9fi quelqu\u2019un de comprendre, de faire un r\u00e9sum\u00e9 du texte en premi\u00e8re lecture. Et les gens ne reviennent pas sur le texte. Donc ils n\u2019auront entendu et compris que la seule fois o\u00f9 ils l\u2019auront vu. Donc \u00e7a, c\u2019est important, nous on conna\u00eet le texte, on conna\u00eet tous ses encha\u00eenements, ses rebondissements, ses contradictions. Mais il faut aussi penser \u00e0 la retranscription sans appuyer, et jamais appuyer ou surligneur les malentendus, les contradictions, les moments de doute, d\u2019\u00e9cueil, qu\u2019on peut parfois ressentir. Il faut justement les r\u00e9soudre par la trajectoire int\u00e9rieure, et c\u2019est cette trajectoire int\u00e9rieure qui va donner la bonne route et la coh\u00e9rence dans la trajectoire qu\u2019on va donner. Il y a le texte \u00e9crit par Rimbaud son \u00e9criture visuelle, et il y l\u2019autre \u00e9criture et les deux doivent s\u2019imbriquer et se rencontrer. Et donc \u00e7a passe par un cheminement int\u00e9rieur, des \u00e9tats successifs, des coh\u00e9rences d\u2019\u00e9tat, et apr\u00e8s \u00e7a passe dans un troisi\u00e8me \u00e9tat, l\u2019\u00e9locution, la voix. Jusqu\u2019\u00e0 quel point on peut s\u2019autoriser certains jaillissements dans la voix, comment on appr\u00e9hende des passages qui sont peut \u00eatre un peu plus denses, un peu plus fournis en terme vocal. Enfin c\u2019est tout ce conflit entre le texte et les aspirations physiques du com\u00e9dien et tout \u00e7a doit concourir ensemble et ils doivent \u00eatre assez homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Donc si j\u2019ai bien compris, vous passez par trois \u00e9tapes de travail. Donc la premi\u00e8re \u00e0 la table o\u00f9 vous faites un travail sur le texte et sur l\u2019auteur. Ensuite il y a une deuxi\u00e8me \u00e9tape o\u00f9 vous \u00eates dans une recherche de l\u2019\u00e9tat et de la trajectoire du texte, mais qui est pour l\u2019instant intime et int\u00e9rieure. Et ensuite dans un troisi\u00e8me temps le jaillissement du texte. Et alors quand vient cette \u00e9tape du jaillissement, comment est-ce que \u00e7a se passe ? Est-ce que vous lancez Jean-Quentin Ch\u00e2telain sur sc\u00e8ne, vous l\u2019\u00e9coutez faire une proposition et ensuite vous la reprenez ou est-ce que vous avez d\u00e9j\u00e0 convenu avant d\u2019une certaine partition et vous attendez de lui qu\u2019il en rende compte le mieux possible ?<br><\/em><br>UDG : Alors au d\u00e9but il pouvait y avoir quelques balbutiements, rien n\u2019est fig\u00e9 et il faut appr\u00e9hender comme un cheval fou qu\u2019on ne conna\u00eet pas, il faut savoir le diriger. Donc les grands textes c\u2019est un peu des grands \u00e9talons qu\u2019il faut mettre en selle, puis en sc\u00e8ne pour retranscrire l\u2019incandescence de la langue. Donc il y a un travail de recherche qui passe aussi par des tentatives et plus il y a de tentatives plus ou moins fructueuse, plus on arrive \u00e0 un aboutissement et \u00e0 la gr\u00e2ce de l\u2019interpr\u00e9tation. Qui n\u2019est jamais aussi fig\u00e9 parce qu\u2019il y a tellement d\u2019impond\u00e9rables dans les spectacles vivants, on n\u2019est pas au cin\u00e9ma o\u00f9 l\u00e0 c\u2019est dans la bo\u00eete et on n\u2019a pas \u00e0 reproduire, mais c\u2019est ce qui fait la magie et toute la fragilit\u00e9. C\u2019est que rien n\u2019est acquis. Mais pourtant on a eu base et c\u2019est cette base-l\u00e0 qui va nous donner vraiment les moyens, le socle, le r\u00e9ceptacle pour \u00eatre le meilleur vecteur des inspirations du po\u00e8te.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Je trouve \u00e7a int\u00e9ressant que vous disiez que le \u201ccheval fou\u201d c\u2019est le texte. Mais vous avez deux chevaux fous, vous avez le texte et l\u2019acteur ! Ou alors le \u201ccheval fou\u201d c\u2019est l\u2019acteur au contact du texte ?<br><\/em><br>UDG : Pour moi c\u2019est plut\u00f4t le cheval fou qu\u2019il faut arriver \u00e0 dresser. Oui en fait, il y a deux animaux il y a le com\u00e9dien lui-m\u00eame qui doit se dresser par rapport \u00e0 un animal un peu hybride qu\u2019il doit apprivoiser et puis il y a le texte qu\u2019il faut aussi bien cerner et puis d\u2019une certaine mani\u00e8re\u2026 oui un cheval fou si on veut. Et d\u2019un p\u00e9digr\u00e9e tr\u00e8s important ! Un grand \u00e9talon quoi.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Oui j\u2019entendais un entretien de Jean-Quentin Ch\u00e2telain ou plusieurs metteurs en sc\u00e8ne passaient et il y en avait un qui parlait de \u201cmachine\u201d, et il s\u2019\u00e9tait \u00e9nerv\u00e9, peut-\u00eatre sur une incompr\u00e9hension, mais c\u2019\u00e9tait un beau moment o\u00f9 il disait \u201cmoi je ne suis pas une machine, je ne suis pas une machine\u201d. Jean-Quentin Ch\u00e2telain a compris qu\u2019on assimilait l\u2019acteur \u00e0 une machine et \u00e7a a donn\u00e9 lieu \u00e0 une sc\u00e8ne que je trouve tr\u00e8s belle et tr\u00e8s int\u00e9ressante, o\u00f9 il s\u2019\u00e9nerve. Et je trouve que \u00e7a dit quelque chose du com\u00e9dien qu\u2019il est, c\u2019est \u00e0 dire absolument pas quelque chose d\u2019automatique, mais justement quelque chose d\u2019un instant de cr\u00e9ation ou d\u2019une red\u00e9couverte permanente de quelque chose en mouvement.<br><\/em><br>UDG : Je vous suis, mais c\u2019est-\u00e0-dire que\u2026 nous, nous sommes d\u00e9j\u00e0 une machine en soi, quand on regarde le corps humain, tous les ph\u00e9nom\u00e8nes humains et notre imagerie musculaire. On est en soi une machine donc moi \u00e7a ne me d\u00e9range pas de revendiquer notre statut de machine humaine pleine de sensibilit\u00e9. Une machine aussi parce qu\u2019on est beaucoup dot\u00e9s de r\u00e9flexe dans notre travail de r\u00e9p\u00e9tition, de r\u00e9miniscence. Non \u00e7a ne me d\u00e9range pas .. Oui c\u2019est peut \u00eatre un peu raide comme mot, plut\u00f4t une machinerie qu\u2019une machine. En tout cas j\u2019appr\u00e9cie plut\u00f4t ce lexique parce que dans le terme machine il y a le mot technique.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Mon travail est sur la voix, et dans la voix j\u2019entends aussi la musique, le rythme\u2026 donc on est plut\u00f4t sur ce que vous avez nomm\u00e9 \u00eatre votre troisi\u00e8me \u00e9tape de travail.<br><\/em><br>UDG : Oui apr\u00e8s il y a toute cette capacit\u00e9 du com\u00e9dien \u00e0 retranscrire. C\u2019est extr\u00eamement musical, toutes les langues po\u00e9tiques ont leur inspiration musicale. D\u2019ailleurs il y a les lieds de Schubert, les textes de Ronsard, Rimbaud qui a \u00e9t\u00e9 chant\u00e9 par Ferr\u00e9, par d\u2019autres, ect\u2026 Donc il y a vraiment une pr\u00e9disposition justement \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 qui passe par la musique, par le chant qui est tr\u00e8s pr\u00e9sent. Donc il faut surtout pas briser cet \u00e9lan et il faut vraiment \u00eatre dans un flux int\u00e9rieur qui accompagne cette partition. C\u2019est extr\u00eamement travailler donc surtout ne pas briser l\u2019inspiration musicale. Je ne sais pas, moi je compare \u00e7a un peu \u00e0 Furtw\u00e4ngler qui disait \u201cl\u2019architecture est une musique tomb\u00e9e dans le silence.\u201d Et je trouve que dans toutes les formes d\u2019art il y a une part de musicalit\u00e9 qui passe par l\u2019harmonie. Donc dans toutes les formes d\u2019art il y a des harmonies qui passent par les couleurs, par la voix, mais c\u2019est une forme de synesth\u00e9sie l\u2019art. L\u2019art complet c\u2019est la rencontre entre la couleur, entre le son, entre les courbes, et il y a des musiques qui sont int\u00e9rieures, les musiques ne passent pas forc\u00e9ment par le son. Elles peuvent passer par l\u2019image. Enfin toutes ces notions la, abstraites, mais qui deviennent palpables par la capacit\u00e9 que le com\u00e9dien va avoir \u00e0 transcrire la po\u00e9sie et nous sugg\u00e9rer aussi les \u00e9tats de trajectoire qu\u2019\u00e0 parcouru l\u2019auteur dans son \u00e9closion.&nbsp;<\/p>\n\n\n<p><em>M: Et si aujourd\u2019hui vous ouvrez&nbsp;<\/em>Une Saison en Enfer<em>&nbsp;apr\u00e8s tout le travail que vous avez fait, et que vous le lisez pour vous, est-ce que maintenant vous entendez la musicalit\u00e9 que lui a conf\u00e9r\u00e9e Jean-Quentin Ch\u00e2telain ?<br><\/em><br>UDG: Par moments oui. Disons que je vais \u00eatre sensible \u00e0 certains passages qu\u2019on a plus travaill\u00e9 que d\u2019autres, o\u00f9 l\u00e0 je vais avoir des r\u00e9missions de notre travail. Mais pour moi la plus belle lecture c\u2019est l\u2019absence de voix.<\/p>\n\n\n<p><em>M : Mais alors, pourquoi faire du th\u00e9\u00e2tre alors ? Si la meilleure lecture c\u2019est l\u2019absence de voix, pourquoi mettre un texte en voix?<br><\/em><br>UDG : Parce qu\u2019en termes de capacit\u00e9 d\u2019imagination je trouve que quand on lit un texte, notre capacit\u00e9, notre \u00e9veil \u00e0 l\u2019imagination est bien plus large, dans ces travers. Et d\u2019ailleurs je vais vers \u00e7a, je vais vers une \u00e9conomie de mouvements, une \u00e9conomie de gestes pour notre imagination. Pour que notre imagination soit le plus en \u00e9tat de gr\u00e2ce. Donc je vais dans ce sens-l\u00e0. L\u2019absence totale reviendrait \u00e0 ne plus faire de mises en sc\u00e8ne. Mais oui je crois que le plus grand \u00e9merveillement c\u2019est de lire un texte parce que c\u2019est nous qui faisons notre mise en sc\u00e8ne, on est artisans, on est metteurs en sc\u00e8ne de l\u2019\u0153uvre qu\u2019on lit. D\u2019ailleurs je me penche de plus en plus vers l\u2019\u00e9criture en ce moment. Depuis maintenant un an, je consacre plus mon temps \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Mais peut-\u00eatre en voulant mettre en sc\u00e8ne mes cr\u00e9ations \u2026 mais je suis plus port\u00e9e par l\u2019\u00e9criture en ce moment.<\/p>\n\n\n<p><em>M: Peut-\u00eatre une derni\u00e8re chose pour finir, si vous deviez retenir une le\u00e7on de ce travail que vous avez fait avec Jean-Quentin Ch\u00e2telain ce serait laquelle ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a vous a apport\u00e9 ce travail ?<br><\/em><br>UDG : Je ne sais pas\u2026 je crois que \u00e7a ne m\u2019a rien rapport\u00e9, mais \u00e7a m\u2019a fait vivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 le 6 juillet 2020.&nbsp; Mateo Mavromatis : Ulysse di Gregorio vous \u00eates le metteur en sc\u00e8ne du spectacle Une saison en enfer, un monologue de Jean-Quentin Ch\u00e2telain adapt\u00e9 du po\u00e8me en prose d\u2019Arthur Rimbaud. 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