{"id":660,"date":"2024-10-07T23:44:47","date_gmt":"2024-10-07T21:44:47","guid":{"rendered":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/?p=660"},"modified":"2025-06-05T06:19:01","modified_gmt":"2025-06-05T04:19:01","slug":"4-48-psychose-theatre-miniature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2024\/10\/07\/4-48-psychose-theatre-miniature\/","title":{"rendered":"4.48 psychose, Th\u00e9\u00e2tre miniature"},"content":{"rendered":"<h3>Distribution<\/h3>\n<p>Texte : Sarah Kane<br \/>\nCom\u00e9dien.ne : Hazel Thibaud<br \/>\nMetteur en sc\u00e8ne : Mat\u00e9o Mavromatis <\/p>\n<h3>Dispositif \/ Condition technique<\/h3>\n<p>Une chaise pour l\u2019acteur.ice.<br \/>\nJauge entre 20 et 50 spectateurs id\u00e9alement.<br \/>\nPossibilit\u00e9 d\u2019augmenter la jauge \u00e0 120 spectateurs dans un th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nDistance de 5 m\u00e8tres minimum entre le public et l\u2019acteur.ice.<br \/>\nPr\u00e9f\u00e9rence pour les espaces non-gradin\u00e9e et non d\u00e9di\u00e9e.<br \/>\nDur\u00e9e 1h15.<\/p>\n<h3>R\u00e9sum\u00e9e de la pi\u00e8ce<\/h3>\n<p>\u00ab J\u2019\u00e9cris une pi\u00e8ce qui s\u2019appelle 4.48 psychose, \u00e7a ressemble \u00e0 Manque, mais c\u2019est diff\u00e9rent. C\u2019est sur une d\u00e9pression psychotique, et, sur ce qui se passe dans la t\u00eate de quelqu\u2019un quand les barri\u00e8res entre la r\u00e9alit\u00e9 et l\u2019imagination disparaissent. Quand vous ne faites plus la diff\u00e9rence entre le r\u00eave et la vie r\u00e9elle, et aussi quand vous ne savez plus o\u00f9 vous vous arr\u00eatez et o\u00f9 commence le monde, c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant \u00e7a dans la psychose. Par exemple si j\u2019\u00e9tais psychotique je ne ferais pas la diff\u00e9rence entre la table et moi, ce serait un continuum, les fronti\u00e8res s\u2019effondrent. Formellement, j\u2019essaye aussi d\u2019abattre les fronti\u00e8res, pour que la forme et le fond ne fassent qu\u2019un. C\u2019est tr\u00e8s difficile et je ne dirais \u00e0 personne comment je fais, parce que si vous y arrivez avant moi je serais furieuse. Je continue avec cette pi\u00e8ce ce que j\u2019ai commenc\u00e9 avec Manque. Pour moi il y a une ligne tr\u00e8s nette depuis An\u00e9anti, L\u2019amour de Ph\u00e8dre, Purifi\u00e9s, Manque, jusqu\u2019\u00e0 cette pi\u00e8ce-l\u00e0.<br \/>\nCe qui se passera apr\u00e8s je ne sais pas tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>Sarah Kane \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Royal Holloway de Londres le 03 Novembre 1998<\/p>\n<h3>Note d\u2019intention<\/h3>\n<p>4.48 psychose est un texte dangereux, br\u00fblant, qui nous attire tout en se refusant. Il fait \u0153uvre de n\u00e9gation : contre la vie, contre la mort, contre le th\u00e9\u00e2tre, contre les conventions, contre les com\u00e9diens, contre la d\u00e9clamation. Il y a une lutte intense dans cette \u00e9criture, une \u00e9nergie qui \u00e9branle les fondations m\u00eames de la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale. Chaque mot, chaque silence, porte en lui une charge \u00e9motionnelle qui r\u00e9sonne et an\u00e9antit tout surplus.<br \/>\nJe n\u2019ai donc pas mis en sc\u00e8ne 4.48 psychose, cela m\u2019a toujours sembl\u00e9 impossible et c\u2019est encore le cas. Cependant, j\u2019ai rencontr\u00e9 Hazel Thibaud, un.e com\u00e9dien.ne rare, impressionnant.e par l\u2019intensit\u00e9 de ses nuances. Nous avons partag\u00e9 une vision commune, un besoin de plonger dans l\u2019essence de cette \u0153uvre.<br \/>\nCe fut un travail hebdomadaire qui s\u2019est \u00e9tal\u00e9 sur six mois. Pendant cette p\u00e9riode, nous avons cherch\u00e9 \u00e0 remonter \u00e0 la source de l\u2019\u00e9criture, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se heurtent avec fracas les flux contraires de cette po\u00e9sie complexe.<br \/>\nAujourd\u2019hui, nous proposons d\u2019ouvrir ce travail dans un dispositif minimal : une chaise, un.e com\u00e9dien.ne, rien de plus que les mots de Sarah Kane. Ces mots contiennent en eux toute la po\u00e9sie, tout le th\u00e9\u00e2tre, toutes les vies, toutes les luttes et les souffrances, les morts et les non n\u00e9s.<br \/>\nSur les traces de Sarah Kane, r\u00e9duisant le dispositif th\u00e9\u00e2tral \u00e0 l\u2019essentiel, nous redonnons au th\u00e9\u00e2tre sa force rituelle. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9tablir un lien direct entre quelques spectateurs et un.e acteur.ice. C\u2019est ce lien qui fera th\u00e9\u00e2tre, construit ensemble par tout ceux qui, en pr\u00e9sence, se trouveront agis par les mots, les rythmes, la musique interne du texte. Ce dispositif minimaliste cr\u00e9e une atmosph\u00e8re d'intimit\u00e9, une immersion totale et fascinante.<br \/>\nSi notre parti-pris se dit miniature, c\u2019est avant tout parce que l\u2019\u00e9chelle du travail fut celle du tout petit. Nous devions \u00e0 l\u2019\u00e9criture si pr\u00e9cise de Sarah Kane une \u00e9gale pr\u00e9cision. Sur la fronti\u00e8re, sur le fil tendu de Genet, nous avons travaill\u00e9 chaque inflexion, chaque pause, chaque phon\u00e8me.<br \/>\nSi c\u2019est un th\u00e9\u00e2tre miniature, c\u2019est qu\u2019il se veut aussi tout terrain. Nous souhaitons pouvoir faire entendre notre travail n\u2019importe o\u00f9 seront ceux qui voudront l\u2019\u00e9couter.<br \/>\nIl faudra que soient jou\u00e9es 4.48 psychose. Il faudra que d\u2019autres voient la travers\u00e9e vertigineuse d\u2019Hazel Thibaud en prise avec cette \u00e9criture. Il faudra que d\u2019autres constatent comment l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre se magnifie souvent de peu de choses. Sarah Kane l\u2019\u00e9crit :\u00a0\u00ab\u00a0un mot sur une page et le th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>Discussion autour du spectacle<\/h3>\n<p><em>Entretiens entre Mateo Mavromatis et Marianne Gavino, autrice de texte dramatique contemporain.<br \/>\nMen\u00e9e dans le cadre du Cours de critique de manifestations artistiques de l\u2019Universit\u00e9 Toulouse Jean Jaur\u00e8s en d\u00e9cembre 2024.<\/em><br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>Est ce que tu pourrais me parl\u00e9 de ta rencontre avec Hazel et le point de d\u00e9part du projet...<br \/>\n<\/strong>J'ai vu Hazel pour la premi\u00e8re fois au Conservatoire National d'Art Dramatique de Marseille o\u00f9 iel \u00e9tait \u00e9l\u00e8ve de Pilar Anthony, qui \u00e9tait la professeure du Conservatoire, conservatoire que j'ai fait par ailleurs. Et donc je continue \u00e0 aller voir le travail.<br \/>\nHazel jouait dans un montage de plusieurs versions de Ph\u00e8dre. D\u00e9j\u00e0 l\u00e0, j'ai vu qu'il y avait quelqu'un qui faisait un travail int\u00e9ressant. On a un peu discut\u00e9 et j'ai gard\u00e9 un souvenir int\u00e9ressant de ce moment-l\u00e0. Un jour il y avait une masterclass d\u2019\u00e9criture au Conservatoire, je suis venu voir les cartes blanches, Hazel \u00e9tait l\u00e0 et iel lisait quelque chose sur sa grand-m\u00e8re, je crois. Et en le.la voyant sur sc\u00e8ne je me suis dit \u00ab\u00a0tiens, est-ce que Hazel, sur Sarah Kane, \u00e7a serait pas trop coh\u00e9rent pour \u00eatre vrai ? Est-ce que \u00e7a serait pas un peu ton sur ton quoi ?\u00a0\u00bb Mais c'\u00e9tait une r\u00e9flexion int\u00e9rieure... Plus tard dans la soir\u00e9e, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Hazel : \u00ab\u00a0S'il y avait un truc que tu voudrais jouer, qu'est-ce que ce serait ?\u00a0\u00bb Iel m\u2019a r\u00e9pondu 4.48 Psychose de Sarah Kane.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>\u00c7a tombait bien\u2026<br \/>\n<\/strong>Oui ! Par ailleurs je fais une th\u00e8se sur Claude R\u00e9gy qui est le premier \u00e0 avoir mont\u00e9 4.48 Psychose en France avec Isabelle Huppert. Sarah Kane a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s importante pour R\u00e9gy. Elle revient tr\u00e8s fr\u00e9quemment dans ses \u00e9crits.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>Est-ce que tu peux nous parler un peu plus de cette th\u00e8se et pourquoi cette pi\u00e8ce est si importante pour toi\u2026 et aussi l\u2019\u00e9cho avec R\u00e9gy.<br \/>\n<\/strong>La th\u00e8se que j'\u00e9cris parle des fant\u00f4mes dans le th\u00e9\u00e2tre contemporain. Comment est-ce que le th\u00e9\u00e2tre contemporain, s\u2019il redevient un espace rituel, peut \u00eatre le lieu de la r\u00e9surgence des spectres, des fant\u00f4mes que le spectateur va projeter, avec lequel le com\u00e9dien va pouvoir jouer, \u00e9changer. Il n'est pas question de pi\u00e8ces qui parlent de fant\u00f4mes, mais de se dire que le th\u00e9\u00e2tre est un endroit o\u00f9 on peut sentir des pr\u00e9sences, que c'est un art de la pr\u00e9sence, mais qui est surtout un art des pr\u00e9sences.<br \/>\nPar exemple, Sarah Kane \u00e9crit \u00ab J'\u00e9cris pour les morts, pour ceux qui ne sont pas n\u00e9s. \u00bb<br \/>\nQuand on joue au th\u00e9\u00e2tre, est-ce qu'on joue pour les morts et pour ceux qui ne sont pas n\u00e9s ?<br \/>\nEt du coup, si on ne joue pas pour eux, qu'elle est la place des spectateurs ?<br \/>\nJe pense que les spectateurs font partie du rituel th\u00e9\u00e2tral, c'est-\u00e0-dire, qu'ils sont l\u00e0 pour convoquer le rituel, ils en font partie. Mais ce ne sont pas eux les destinateurs du travail, ce n'est pas pour eux qu'on le fait. Ils sont dans le dispositif qui permet la r\u00e9surgence des spectres, des fant\u00f4mes, des morts et des non n\u00e9s.<br \/>\nEt alors, dans ma th\u00e8se, la figure de Sarah Kane revient \u00e0 plusieurs moments, parce qu\u2019elle est tr\u00e8s importante, pour Claude R\u00e9gy comme pour moi. Alors, j\u2019ai dit \u00e0 Hazel \u00ab\u00a0si tu veux, j'ai quelques trucs \u00e9crits je te fais une compilation. \u00bb En rentrant chez moi, je copie-colle des bouts de th\u00e8se pour faire une esp\u00e8ce de vingtaines de pages un peu centr\u00e9es sur Sarah Kane, je lui envoie, je lui dis \u00ab d'ailleurs, si tu veux qu'on lise ensemble pour en discuter, c\u2019est quand tu veux. \u00bb<br \/>\n4.48 Psychose c'est une pi\u00e8ce dont je me m\u00e9fie \u00e9norm\u00e9ment. C'est une pi\u00e8ce que je ne veux pas mettre en sc\u00e8ne. Pour moi c\u2019est une pi\u00e8ce br\u00fblante\u2026 C'est un texte dont tous les jeunes gens qui font du th\u00e9\u00e2tre tombent amoureux, ils ont tous envie de tenter quelque chose avec et la plupart se foirent vraiment. C'est parce que c'est un texte qui, presque, se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. Toute chose qu'on rajouterait rendrait la chose un peu adolescente, un peu \u00ab\u00a0p\u00eagueuse\u00a0\u00bb, tu vois\u00a0? C'est d\u00e9j\u00e0 tellement plein que toute chose rajout\u00e9e me semblerait en trop.<br \/>\nQuand j'ai fait ma licence, Arnaud Ma\u00efsetti, mon professeur \u00e0 la fac, nous a fait travailler un peu sur 4.48 Psychose. Il y a une phrase qu'il a dite un jour et qui m'est rest\u00e9e en t\u00eate depuis \u00ab\u00a0Moi, 4.48 Psychose, c'est une pi\u00e8ce que je n'ai pas envie d'aller voir jouer. Parce qu'elle m'est trop ch\u00e8re, parce qu'elle m'est trop proche, j'ai pas envie d'aller voir des gens mettre leurs sales pattes dessus\u00a0\u00bb. Et je suis d'accord avec \u00e7a.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>Mais du coup, j'ai deux questions : Est-ce que tu penses que Sarah Kane ne peut pas \u00eatre mise en sc\u00e8ne, que c'est du th\u00e9\u00e2tre qui doit \u00eatre lu ? Et aussi, ce que tu as propos\u00e9, comment est-ce qu'on l'appelle ?<br \/>\n<\/strong>Pour moi, le th\u00e9\u00e2tre est fait pour \u00eatre jou\u00e9. Mais, Sarah Kane a, \u00e0 mon sens, je ne suis le seul \u00e0 le dire, ouvert l'\u00e9criture dramatique du XXIe si\u00e8cle par plein d'aspects. D\u2019abord par ce qu'elle appelle le \u00ab\u00a0po\u00e8me dramatique\u00a0\u00bb, ensuite par une sorte d'\u00e9criture de soi \u00e0 un degr\u00e9 rarement atteint. Enfin, peut-\u00eatre aussi, sur cette question \u00ab\u00a0d'injouabilit\u00e9\u00a0\u00bb. C'\u00e9tait pr\u00e9sent dans ses premi\u00e8res pi\u00e8ces o\u00f9 il \u00e9tait question d\u2019\u00e9masculations sur sc\u00e8ne, de bouffer des rats, etc. Chose qui n'\u00e9tait pas repr\u00e9sentable et pourtant, qu\u2019il fallait repr\u00e9senter. Donc, comment est-ce qu\u2019on s\u2019en sort ?<br \/>\nEn novembre 1998, Sarah Kane donne une interview que j\u2019adore, je la trouve extr\u00eamement parlante sur son travail. Je peux en lire un bout\u2026<br \/>\n\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris une pi\u00e8ce qui s\u2019appelle 4.48 psychose, \u00e7a ressemble \u00e0 Manque, mais c\u2019est diff\u00e9rent. C\u2019est sur une d\u00e9pression psychotique, et sur ce qui se passe dans la t\u00eate de quelqu\u2019un quand les barri\u00e8res entre la r\u00e9alit\u00e9 et l\u2019imagination disparaissent. Quand vous ne faites plus la diff\u00e9rence entre le r\u00eave et la vie r\u00e9elle, et aussi quand vous ne savez plus o\u00f9 vous vous arr\u00eatez et o\u00f9 commence le monde, c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant \u00e7a dans la psychose. Par exemple si j\u2019\u00e9tais psychotique je ne ferais pas la diff\u00e9rence entre la table et moi, ce serait un continuum, les fronti\u00e8res s\u2019effondrent. Formellement, j\u2019essaye aussi d\u2019abattre les fronti\u00e8res, pour que la forme et le fond ne fassent qu\u2019un. C\u2019est tr\u00e8s difficile et je ne dirais \u00e0 personne comment je fais, parce que si vous y arrivez avant moi je serais furieuse. Je continue avec cette pi\u00e8ce ce que j\u2019ai commenc\u00e9 avec Manque. Pour moi il y a une ligne tr\u00e8s nette depuis An\u00e9anti, L\u2019amour de Phedre, Purifi\u00e9s, Manque, jusqu\u2019\u00e0 cette pi\u00e8ce-l\u00e0.<br \/>\nCe qui se passera apr\u00e8s je ne sais pas tr\u00e8s bien.  \u00bb\u00a0<br \/>\nEt ce qui s\u2019est pass\u00e9 apr\u00e8s, c'est qu'elle finit d'\u00e9crire 4.48 Psychose dans son h\u00f4pital psychiatrique o\u00f9 elle est intern\u00e9e. Et puis, elle d\u00e9noue ses lacets et elle va se pendre dans les toilettes. Il y a quand m\u00eame un lien tr\u00e8s fort entre l'acte et sa cr\u00e9ation. Et un lien entre la finalit\u00e9 de ce qu'elle a fait et aussi tout ce qui s'est pass\u00e9 avant. Mais oui, Sarah Kane le dit\u00a0elle-m\u00eame : c\u2019est du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\n\u00a0<\/p>\n<p><strong>Il y a une porosit\u00e9 entre ce qu\u2019elle \u00e9crit et ce qu\u2019elle vit. Ce qu\u2019on est capable de donner \u00e0 son \u00e9criture\u2026<br \/>\n<\/strong>C\u2019est Georges Bataille qui parle de \u00ab\u00a0consumation\u00a0\u00bb. Qu\u2019est ce que c'est qu'un auteur qui se consume enti\u00e8rement dans l'encre\u00a0? Qui ferait sacrifice de sa vie \u00e0 l\u2019\u00e9criture ? Il ferait art de la fin, la finalit\u00e9 de l\u2019art comme finalit\u00e9 de la vie.<br \/>\n\u00ab\u00a0Sarah Kane et David \u2013 les deux \u2013 ont br\u00fbl\u00e9 de la brulure du monde.\u00a0\u00bb \u00e9crit Claude R\u00e9gy.<br \/>\nIl me semble que Sarah Kane est une autrice qui s\u2019est consum\u00e9e. Et qu'en fait, ce qui nous reste l\u00e0, ce sont des cendres, les braises d'une vie qui a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement offerte \u00e0 l'\u00e9criture, \u00e0 l'\u00e9criture de th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 l'\u00e9criture dramatique. Et \u00e7a va peut-\u00eatre boucler avec le travail qu'on a essay\u00e9 de faire, finalement. Consid\u00e9rer qu'il y a des auteurs qui se consument dans l'encre, qui se sacrifie dans l'encre, et que c'est \u00e7a qui rend, au final, le texte sacr\u00e9.<br \/>\nJe pense qu'il y a des gens, aujourd'hui, qui consid\u00e8rent que le texte peut \u00eatre quelque chose de sacr\u00e9. Mais ce n'est pas tout \u00e0 fait la m\u00eame chose de voir un com\u00e9dien ou une com\u00e9dienne refaire un processus de consumation similaire \u00e0 celui de l'auteur, c'est-\u00e0-dire d'essayer d'\u00eatre un com\u00e9dien qui se consume lui-m\u00eame, pour essayer de retrouver le chemin de la sacralit\u00e9. Par o\u00f9 est-ce que c'est pass\u00e9 avant ? Retrouver le fil de l'\u00e9criture. Par o\u00f9 est-ce que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit ? Comment est-ce que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit ? C'est extr\u00eamement ambitieux ce dont je parle. Mais, immodestement, c'est avec cette volont\u00e9-l\u00e0 qu'on a essay\u00e9 de travailler. Ne pas prendre le texte comme un objet fini, termin\u00e9, d\u00e9j\u00e0 sacralis\u00e9, mais essayer de retrouver le chemin, les flux contraires de l'\u00e9criture.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>Quand vous avez mis en place les r\u00e9p\u00e9titions, est-ce que tu dirigeais Hazel en fonction de ce qu'iel donnait ? Ou est-ce que c'\u00e9tait, au contraire, un \u00e9change entre iel et toi ?<br \/>\n<\/strong>En fait \u00e0 la base, ce n'\u00e9tait pas un spectacle... puisque, comme je le dis, c'est une mise en sc\u00e8ne que je ne voulais pas faire ! Qui me faisait peur. Mais voil\u00e0, c'est un texte que j'aime. Qu'Hazel aime. Moi, j'aime Hazel et iel me dit \u00ab\u00a0je veux travailler l\u00e0-dessus.\u00a0\u00bb Alors je lui ai propos\u00e9 de se retrouver une fois par semaine autour d'une table, chez moi.<br \/>\n\u00ab\u00a0On prend le texte et on voit ce qu'on fait avec \u00e7a. Mais je ne garantis pas qu'on aille quelque part. Je ne garantis pas qu'on ait quelque chose \u00e0 montrer \u00e0 la fin. Mais si c\u2019est le cas, on le fera comme un laboratoire.\u00a0\u00bb Pour essayer de ne pas promettre plus que ce que je pouvais.<br \/>\nEt donc on a travaill\u00e9 comme \u00e7a pendant six mois, de mars \u00e0 juillet, toutes les semaines, quatre heures \u00e0 la table avec le texte. On a coup\u00e9 les parties dialogu\u00e9es pour n\u2019avoir que les parties monologu\u00e9es. Ces esp\u00e8ces de phrases dites les unes apr\u00e8s les autres \u00ab\u00a0Nous sommes anath\u00e8mes, les parias de la raison. Pourquoi suis-je frapp\u00e9 ? J'ai eu des visions de Dieu et cela adviendra. \u00bb On a commenc\u00e9 par discuter du sens du texte. Que veulent dire les mots ? Qu'est-ce que \u00e7a nous \u00e9voque comme images ? \u00c0 quels textes est-ce que \u00e7a renvoie\u00a0? \u00c0 quelles figures mythologiques, chr\u00e9tiennes ? L\u2019\u00e9ducation religieuse de Sarah Kane, sa rupture, son fr\u00e8re, etc. On a discut\u00e9 de tout \u00e7a sur un premier passage. Ensuite, on a fait un deuxi\u00e8me passage o\u00f9 on a essay\u00e9 de voir o\u00f9 est-ce qu\u2019on pouvait faire jouer la langue. O\u00f9 est-ce qu'il y avait des rimes internes ? Comment est-ce qu'on peut jouer avec les R, les S, etc. Je ne sais pas si tu as remarqu\u00e9, mais il n'y a pas de E dans le spectacle, par exemple Hazel dit \u00ab\u00a0parcqu\u2019\u00bb, \u00ab\u00a0j'ai si peur maint\u2019nant\u00a0\u00bb. Enlever les E permet de faire cogner les consonnes entre elles. On a les R, les S, les P, les Q, les T. Quand on a une rime interne, on essaie de faire deux fois la m\u00eame note dans la rime. C'est aussi \u00e7a qui met les pauses. Pour r\u00e9ussir \u00e0 faire entendre la rime interne, il faut mettre la pause au milieu de la phrase. Au final, le texte d'Hazel est annot\u00e9 \u00e0 la syllabe. Je prends souvent la figure du skieur qui a son parcours d'obstacles et qui doit essayer de trouver une fluidit\u00e9 dans sa descente. \u00c7a descend et en m\u00eame temps, il faut n\u00e9gocier tous les virages. Si on veut en parler un peu plus th\u00e9\u00e2tralement, c'est autant d'actions rituelles qu'Hazel a \u00e0 faire. Chaque phon\u00e8me est une action rituelle, pens\u00e9e, choisie, qu\u2019il faut redonner. Il faut essayer de trouver un mode de jeu qui s'adapte \u00e0 chaque passage. D'ailleurs, on a travaill\u00e9 plus que ce qu'il y a finalement dans le spectacle. Je pense qu'on \u00e9tait \u00e0 1h40 et qu'on a recoup\u00e9 dedans encore pour arriver \u00e0 1h10.<br \/>\nJe voulais commencer l\u00e0 o\u00f9 le texte devenait vraiment mystique, c'\u00e9tait \u00e7a qui m'int\u00e9ressait. J'avais cette esp\u00e8ce d'intuition. Donc, on l'a pris aux trois quarts, on a avanc\u00e9 page par page, une page par semaine, jusqu'\u00e0 la fin de la pi\u00e8ce, et apr\u00e8s on a boucl\u00e9 au d\u00e9but, jusqu'\u00e0 revenir aux trois quarts. Et \u00e7a, on l'a termin\u00e9 en juillet et quand on s'est retrouv\u00e9 en septembre, c'est l\u00e0 qu'on a essay\u00e9 de se d\u00e9coller de la table et de passer \u00e0 la chaise.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n<strong>Et justement, cette chaise, qu\u2019est-ce que tu peux en dire ? \u00c7a fait tr\u00e8s \u00ab\u00a0R\u00e9gy\u00a0\u00bb, non ?<br \/>\n<\/strong>Alors, bon\u2026 Je fais ma th\u00e8se sur Claude R\u00e9gy, \u00e7a c'est... Il n'y a pas de doute l\u00e0-dessus. Je pense qu\u2019apr\u00e8s, ce serait int\u00e9ressant de savoir pourquoi la chaise, d'o\u00f9 elle vient. Mais d\u2019abord, peut-\u00eatre... la filiation avec R\u00e9gy. D\u00e9j\u00e0, la mani\u00e8re que j'ai d\u00e9crite de travailler avant, ce n'est pas la mani\u00e8re de travailler de Claude R\u00e9gy. Il commen\u00e7ait par un long travail \u00e0 la table d'augmentation du texte, d'images, etc. Mais l'annotation mot-\u00e0-mot, ce n'\u00e9tait pas ce que faisait R\u00e9gy. Il faisait de longues sessions d'improvisation o\u00f9 les com\u00e9diens avaient le texte par c\u0153ur et o\u00f9 il les laissait sept heures improviser dans le noir pour trouver des choses. \u00c7a n'est pas du tout la mani\u00e8re qu'on a eue de travailler. Par ailleurs, \u00e7a n'est pas non plus dans le rendu esth\u00e9tique, par exemple, du traitement de la voix, de la vitesse d'\u00e9mission, m\u00eame en termes de nombre de mots \u00e0 la minute. Je pense que \u00e7a n'est pas du Claude R\u00e9gy. Esth\u00e9tiquement parlant.<br \/>\nApr\u00e8s Claude R\u00e9gy est quand m\u00eame l\u00e0. Se dire que quelqu'un qui bouge la main sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre c'est d\u00e9j\u00e0 une action en soi qui raconte quelque chose. Il y a aussi une \u00e9coute du silence, du silence tendu. On peut \u00e9carter l\u2019espace entre les mots parfois beaucoup, beaucoup, beaucoup, il va y avoir comme \u00e7a une esp\u00e8ce de ligne de tension qui va se cr\u00e9er entre. \u00c7a, c'\u00e9tait tr\u00e8s important dans le travail, essayer de le trouver avec Hazel. C'est du tout au tout. Soit le silence est creux, et \u00e7a ne marche pas, parce qu'on s'emmerde, soit le silence est tendu. Et dans ce cas-l\u00e0, \u00e7a peut durer sans probl\u00e8me.<br \/>\nAlors pourquoi la chaise ? En fait, \u00e0 partir du moment o\u00f9 j'ai commenc\u00e9 \u00e0 voir que c'\u00e9tait vraiment un travail int\u00e9ressant, pas mon travail, ce qu'Hazel r\u00e9ussissait \u00e0 faire avec le texte et avec les r\u00e8gles du jeu qu'on s'\u00e9tait donn\u00e9es, je me suis dit \u00ab\u00a0tiens, \u00e7a peut quand m\u00eame \u00eatre quelque chose qui pourrait \u00eatre int\u00e9ressant \u00e0 montrer, que des gens pourraient voir, \u00eatre int\u00e9ress\u00e9s de voir.\u00a0\u00bb Il a \u00e9t\u00e9 question de trouver un dispositif. Et je disais \u00ab\u00a0juste le texte, pas de lumi\u00e8re, pas de costume, pas de d\u00e9cor, pas de sc\u00e9nographie, pas de mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb. Et donc, \u00e7a s'est impos\u00e9. Est-ce que j'aurais pu tanker Hazel debout une heure dix ? \u00c7a ne me semblait pas possible. Tout le travail tient dans un face \u00e0 face, si le public est assis, Hazel l\u2019ai aussi. Et puis il y avait une continuit\u00e9 avec ce travail \u00e0 la table\u2026 enfin, il y avait une esp\u00e8ce de\u2026 une sorte d\u2019\u00e9vidence \u00e0 \u00e7a.<br \/>\n\u00a0<\/p>\n<p><strong>Est-ce que c\u2019est ce que tu cherches, l\u2019id\u00e9e d'un acte radical au th\u00e9\u00e2tre ?<br \/>\n<\/strong>En tout cas, je ne voudrais pas qu'on associe la radicalit\u00e9 \u00e0 l'exclusion. Se dire qu'un geste radical ne serait que pour une \u00e9lite, que pour des gens qui pourraient acc\u00e9der \u00e0 la radicalit\u00e9. J'ai l'impression, mais peut-\u00eatre que je me mens \u00e0 moi-m\u00eame, que dans le dispositif et dans les sujets abord\u00e9s et dans la sinc\u00e9rit\u00e9 du travail, c'est-\u00e0-dire la sinc\u00e9rit\u00e9 de ce que propose Hazel, tout \u00e7a me semble rendre ce travail accessible. Il peut se jouer n'importe o\u00f9. Il n'y a aucun sujet dedans qui demande un pr\u00e9requis. Il faut se laisser porter par les images, c'est de la po\u00e9sie. Et par ailleurs, il me semble que c'est quand m\u00eame un spectacle qui est g\u00e9n\u00e9reux. En tout cas, c'est comme \u00e7a que je le... Radical, oui, par rapport \u00e0 ce que je peux voir, moi, au th\u00e9\u00e2tre, et qui ne m'int\u00e9resse pas forc\u00e9ment.<br \/>\n\u00a0<br \/>\n\u00a0<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La transgression d\u2019un interdit est comme un passage oblig\u00e9.<br \/>\nSe prom\u00e8nent ensemble dans un m\u00eame et gracieux jardin on les voit marcher\u2014 H\u00f4lderlin, Van Gogh, Nietzsche, Artaud, Sarah Kane, Lenz, Robert Walser. Plusieurs ont fini par le suicide ou la mort douce dans la neige (Walser),<br \/>\nLenz ivre mort dans une rigole \u00e0 Moscou.<br \/>\nPlusieurs n\u2019ont pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019asile psychiatrique.<br \/>\nIl y a une \u00e9quivalence essentielle du suicide et du crime.<br \/>\nLa mort donn\u00e9e est la m\u00eame. Volont\u00e9 obscure de tuer quelque chose.<br \/>\nPeut-\u00eatre pour faire surgir de l'inconnu.<br \/>\nLe texte, s\u2019il est \u00e9crit dans une certaine exploration du passage des limites nous contraint, pour le suivre, \u00e0 passer ces limites, \u00e0 les toucher au moins.<br \/>\nSi on se donne la libert\u00e9 d'aller jusque-l\u00e0.<br \/>\nLe travail d'\u00e9crivain, de lecteur, de spectateur, n\u2019est pas confortable.<br \/>\nCelui des acteurs non plus.<br \/>\nEn tout cas il ne devrait pas l\u2019\u00eatre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0La transgression d\u2019un interdit est comme un passage oblig\u00e9.<br \/>\nSe prom\u00e8nent ensemble dans un m\u00eame et gracieux jardin on les voit marcher\u2014 H\u00f4lderlin, Van Gogh, Nietzsche, Artaud, Sarah Kane, Lenz, Robert Walser. Plusieurs ont fini par le suicide ou la mort douce dans la neige (Walser),<br \/>\nLenz ivre mort dans une rigole \u00e0 Moscou.<br \/>\nPlusieurs n\u2019ont pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019asile psychiatrique.<br \/>\nIl y a une \u00e9quivalence essentielle du suicide et du crime.<br \/>\nLa mort donn\u00e9e est la m\u00eame. Volont\u00e9 obscure de tuer quelque chose.<br \/>\nPeut-\u00eatre pour faire surgir de l'inconnu.<br \/>\nLe texte, s\u2019il est \u00e9crit dans une certaine exploration du passage des limites nous contraint, pour le suivre, \u00e0 passer ces limites, \u00e0 les toucher au moins.<br \/>\nSi on se donne la libert\u00e9 d'aller jusque-l\u00e0.<br \/>\nLe travail d'\u00e9crivain, de lecteur, de spectateur, n\u2019est pas confortable.<br \/>\nCelui des acteurs non plus.<br \/>\nEn tout cas il ne devrait pas l\u2019\u00eatre.\u00a0\u00bb<br \/>\n-\u2013 Claude R\u00e9gy,  Ecrits 1991 - 2011 -\u2013 Claude R\u00e9gy,  Ecrits 1991 - 2011 <\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Distribution Texte : Sarah Kane Com\u00e9dien.ne : Hazel Thibaud Metteur en sc\u00e8ne : Mat\u00e9o Mavromatis Dispositif \/ Condition technique Une chaise pour l\u2019acteur.ice. Jauge entre 20 et 50 spectateurs id\u00e9alement. Possibilit\u00e9 d\u2019augmenter la jauge \u00e0 120 spectateurs dans un th\u00e9\u00e2tre. Distance de 5 m\u00e8tres minimum entre le public et l\u2019acteur.ice. 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