{"id":8,"date":"2017-11-04T00:06:00","date_gmt":"2017-11-03T23:06:00","guid":{"rendered":"http:\/\/mateo.mavromatis.org\/?p=8"},"modified":"2021-11-21T16:11:49","modified_gmt":"2021-11-21T15:11:49","slug":"reve-et-folie-quand-les-mots-prennent-corps-quand-les-corps-prennent-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2017\/11\/04\/reve-et-folie-quand-les-mots-prennent-corps-quand-les-corps-prennent-mots\/","title":{"rendered":"R\u00eave et Folie, quand les mots prennent corps, quand les corps prennent mots. #article"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/171104.jpeg\" alt=\"\" \/><\/p>\n\n<h2>Introduction<\/h2>\n<p>Avec R\u00eave et Folie, Claude R\u00e9gy signe, \u00e0 ces dires, sa derni\u00e8re cr\u00e9ation. Il serait all\u00e9 au bout de sa recherche, au coeur du texte. Une recherche qu\u2019il m\u00e8ne depuis sa deuxi\u00e8me mise en sc\u00e8ne de L\u2019amante anglaise de Marguerite Duras il y a cinquante ans et qui lui a fait prendre conscience que \u00ab l\u2019\u00e9criture est l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus important du th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb. <sup id=\"fnref1:1\"><a href=\"#fn:1\" class=\"footnote-ref\">1<\/a><\/sup><\/p>\n<p>A ce titre, il pourrait sembler peu \u00e0-propos d\u2019entreprendre \u00abl\u2019analyse   corporelle\u00a0\u00bb d\u2019un spectacle dont le verbe est le fil directeur, mais ce n\u2019est pas si simple.  Si vraiment le corps ne l\u2019int\u00e9ressait pas, R\u00e9gy ne serait pas constamment \u00e0 la recherche de physiques particuliers : celui de Yann Boudaud dans ce spectacle (qu\u2019il a recrut\u00e9 \u00e0 la sortie de son \u00e9cole d\u2019art dramatique), celui d\u2019Isabelle Huppert perch\u00e9e sur son b\u00fbcher ou de Depardieu dans six de ces pi\u00e8ces. Si vraiment le corps ne l\u2019int\u00e9ressait pas, R\u00e9gy ne se dirait pas plus influenc\u00e9 par le cin\u00e9ma muet que par le th\u00e9\u00e2tre dans un entretien pour Le monde en 1990.<sup id=\"fnref1:2\"><a href=\"#fn:2\" class=\"footnote-ref\">2<\/a><\/sup><\/p>\n<p>Il y a donc ind\u00e9niablement un corps qui accompagne le cri d\u00e9chirant de ce po\u00e8me, et ce sera le point de d\u00e9part de notre r\u00e9flexion : chez R\u00e9gy, est-ce le corps qui devient verbe, ou est-ce le verbe qui prend corps ? <\/p>\n<p>Dans une premi\u00e8re partie, nous prendrons donc le temps de nous attarder sur une description et une analyse des techniques corporelles utilis\u00e9es par Yann Boudaud, puis nous nous pencherons sur les images corporelles produites, avant de conclure notre propos par une analyse du corps du spectateur en salle.<\/p>\n<h2>Analyse des techniques de corps : description<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Je ne pense pas qu\u2019on puisse parler et bouger sans trouver la source unique qui relie la sensibilit\u00e9 de la parole et la sensibilit\u00e9 du geste. \u00c7a, c\u2019est une chose qu\u2019on ne voit pas tr\u00e8s souvent sur les sc\u00e8nes de th\u00e9\u00e2tre.\u00a0\u00bb<br \/>\nClaude R\u00e9gy, la Br\u00fblure du Monde, 2011<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Yann Boudaud entre, ou plut\u00f4t appara\u00eet, sur le plateau en transpiration (il serait en pr\u00e9paration pour la repr\u00e9sentation de la soir\u00e9e, seul dans sa loge, depuis 14h). Il entre en sc\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 dans cet \u00e9tat de tension extr\u00eame qu\u2019il ne quittera pas, m\u00eame pour les saluts finaux. Quel que soit le propos, le mouvement, l\u2019intonation, son corps restera raidi comme sur le point de rompre \u00e0 tout instant. Sa silhouette est d\u00e9sarticul\u00e9e, son corps cass\u00e9, pli\u00e9 \u00e0 angle droit. Ce corps, qui pourrait \u00eatre fort et imposant, marqu\u00e9 par dix ann\u00e9es de ma\u00e7onnerie, semble plier comme Atlas, us\u00e9 par un poids sur le point de l\u2019\u00e9craser.<\/p>\n<p>Cette rigidit\u00e9 va de pair avec la lenteur excessive du corps, progressant comme dans un espace mat\u00e9riel, compact. Le vide existe dans ce spectacle, mis en sc\u00e8ne par et pour le corps. Ce dernier joue avec l\u2019imperceptible dans un espace restreint \u2013 la sc\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 re d\u00e9coup\u00e9e et sur\u00e9lev\u00e9e, comme un cadre pour tableau en mouvement. Cette mati\u00e8re invisible est brass\u00e9e par le com\u00e9dien qui refait inlassablement les m\u00eames mouvements : lever un bras ou les deux, une jambe puis l\u2019autre, en demi-pointes, les genoux pli\u00e9s. Tout n\u2019est qu\u2019une lente chor\u00e9graphie : durant une heure, Yann Boudaud danse avec les ombres ou, pour reprendre le titre d\u2019un livre de George Didi Hubermann sur le danseur Isra\u00ebl Galv\u00e1n, il est \u00ab\u00a0le danseur des solitudes\u00a0\u00bb<sup id=\"fnref1:3\"><a href=\"#fn:3\" class=\"footnote-ref\">3<\/a><\/sup>. Ce parall\u00e8le me permet de souligner l\u2019importance des mains pour ces deux artistes. Israel Galv\u00e1n est un danseur contemporain qui a r\u00e9volutionn\u00e9 le flamenco. Il suffit de le voir danser pour prendre conscience de la dimension mat\u00e9rielle et palpable de l\u2019espace ainsi que pour se rendre compte de l\u2019importance de ses deux mains fendant l\u2019air. Elles dessinent et d\u00e9signent quelque chose d\u2019indescriptible qui nous touche profond\u00e9ment. Le rythme n\u2019est pas le m\u00eame chez Galv\u00e1n et chez Boudaud mais leurs tensions, la conscience de leurs corps et de l\u2019espace qui les entoure, est en tout point comparable. <\/p>\n<p>Les mains de Yann Boudaud ont un r\u00f4le suppl\u00e9mentaire, elles contribuent \u00e0 raconter l\u2019histoire. Dans R\u00eave et Folie, Trakel d\u00e9crit \u00ables\u00a0taches vertes de la d\u00e9composition sur leurs belles mains\u00bb. On peut voir les mains en d\u00e9composition de l\u2019acteur serrer le cou du chat, pointer un squelette ou une porte, une nu\u00e9e d\u2019oiseaux. Les mains apportent plus qu\u2019une simple narration de l\u2019histoire en d\u00e9signant les fant\u00f4mes de Trakel, elle leur donne vie sous nos yeux, ils sont l\u00e0, pr\u00e9sents autour de lui. <\/p>\n<p><figure id=\"attachment_409\" aria-describedby=\"caption-attachment-409\" style=\"width: 142px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2020\/01\/18\/reve-et-folie-quand-les-mots-prennent-corps-quand-les-corps-prennent-mots-article\/sans-titre-2\/#main\" rel=\"attachment wp-att-409\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/Sans-titre-2.png\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"200\" class=\"size-full wp-image-409\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-409\" class=\"wp-caption-text\">T\u00eate de crat\u00e8re, Emotions IV.<br \/>Franz Xaver Messerschmidt, 1736-1783<\/figcaption><\/figure>L\u2019autre \u00e9l\u00e9ment principal du corps de Yann Boudaud, clairement mis en avant par la mise en sc\u00e8ne, est son visage. Marqu\u00e9 par un profond et permanent rictus, on croirait voir Puck sorti du songe d\u2019une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 ou \u2013 comme le souligne le journaliste F\u00e9lix Gatier du magazine Diacritik \u2013 les T\u00eates de caract\u00e8re du sculpteur allemand Messerschmidt.<sup id=\"fnref1:4\"><a href=\"#fn:4\" class=\"footnote-ref\">4<\/a><\/sup><br \/>\nLa paupi\u00e8re toujours close, on pourrait croire \u00e0 un masque. Cet effet a \u00e9t\u00e9 voulu par R\u00e9gy et fortement accentu\u00e9 par les lumi\u00e8res d\u2019Alexandre Barry. Voil\u00e0 comment en parle le metteur en sc\u00e8ne dans un entretien r\u00e9alis\u00e9 par Gilles Amalvi pour le Festival d\u02bcAutomne de Paris en mai 2016, avant que ne soit fini le spectacle : <\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019intuition que le visage de l\u2018acteur sera essentiel. Je voudrais que l\u2019on puisse voir la source de cette parole \u2013 et \u00e0 travers elle, voir l\u2019au-del\u00e0 de la parole, cet univers silencieux o\u00f9 les mots nous entra\u00eenent au-del\u00e0 d\u2018eux-m\u00eames&#8230; Je vais du coup continuer \u00e0 travailler avec les LED, qui ont le grand avantage de fonctionner sans que l\u2019on per\u00e7oive les appareils, sans que la source soit visible. Il n\u2019y a pas de faisceaux lumineux. On a l\u2018impression qu\u2019en m\u00eame temps qu\u2019il recr\u00e9e le texte, l\u2019acteur g\u00e9n\u00e8re la lumi\u00e8re, qu\u2019elle \u00e9mane de lui.\u00a0\u00bb<sup id=\"fnref1:5\"><a href=\"#fn:5\" class=\"footnote-ref\">5<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, c\u2019est le visage de l\u2019acteur qui est essentiellement \u00e9clair\u00e9 et color\u00e9, comme les cadavres d\u00e9crits par Trakel. Ce visage marqu\u00e9 d\u2019un large sourire, peut \u00e9voquer celui de Laurent Cazanave, qui interpr\u00e9tait Mathis, l\u2019idiot de Vesaas dans Brume de Dieu, mis en sc\u00e8ne par R\u00e9gy en 2010. Cela t\u00e9moigne de l\u2019importance de cet \u00e9l\u00e9ment dans le travail de R\u00e9gy. On le sait, Brume de dieu, La barque le soir, R\u00eave et folie sont presque trois repr\u00e9sentations d\u2019un m\u00eame d\u00e9sir de th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 la recherche de l\u2019essentiel. Comme C\u00e9zanne a peint et repeint la sainte Victoire, R\u00e9gy a remis son ouvrage sur le m\u00e9tier pour livrer \u00e0 chaque fois un spectacle allant chercher toujours plus loin dans le subconscient la pr\u00e9sence enti\u00e8re de l\u2019acteur et ce visage fig\u00e9 comme un masque.<\/p>\n<p>Les mots ne sortent pas seulement de la bouche du com\u00e9dien mais de son corps tout entier. La phrase vient des profondeurs de ces pieds ancr\u00e9s dans le sol et traverse, comme un spasme, son corps avant d\u2019\u00eatre expuls\u00e9e, comme vomie. Chaque morceau de phrase est un effort pour l\u2019acteur. \u00ab\u00a0Il s\u2019abandonne aux forces qui l\u2019animent\u00a0\u00bb (Claude R\u00e9gy, entretient avec Alexandre Demidoff<sup id=\"fnref1:6\"><a href=\"#fn:6\" class=\"footnote-ref\">6<\/a><\/sup>). C\u2019est le coeur du travail de Claude R\u00e9gy. Depuis sa rencontre avec Marguerite Duras sur L\u2019Amante anglaise, il cherche a annihiler l\u2019acteur pour ne faire  de son corps qu\u2019une porte ouverte, un passage vers la langue et le monde du po\u00e8te. Le terme \u00ab\u00a0annihiler\u00a0\u00bb est un peu fort peut \u00eatre, mais les mots de Georges Banu le sont tout autant lorsqu\u2019il fait part du travail de r\u00e9p\u00e9tition dirig\u00e9 par Claude R\u00e9gy :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Parfois [Claude R\u00e9gy] pousse tellement la chose \u00e0 son comble que ce qui le maintient en \u00e9veil pendant les r\u00e9p\u00e9titions, c\u2019est quand l\u2019acteur est \u00e0 la limite d\u2019on ne sait quoi, comme dans un pr\u00e9cipice et qu\u2019il se demande s\u2019il faut sauter ou non. C\u2019est une limite o\u00f9 l\u2019acteur se perd lui-m\u00eame, oublie m\u00eame son texte ou commence \u00e0 s\u2019effondrer en sanglots. [&#8230;] Tout d\u2019un coup l\u2019acteur se dit : &quot;mais c\u2019est l\u2019instant o\u00f9 on va crever.&quot; [&#8230;] C\u2019est pour ces raisons qu\u2019il est tr\u00e8s difficile d\u2019\u00eatre dans ses spectacles, mais c\u2019est aussi magnifique. [&#8230;] quelquefois, la lumi\u00e8re appara\u00eet, nous sommes lav\u00e9s, comme renaissant, avec une sorte d\u2019inqui\u00e9tude parce que la naissance est nouvelle. C\u2019est s\u00fbr qu\u2019il y a un travail sur la m\u00e9tamorphose, qu\u2019il demande aux acteurs de ne plus \u00eatre comme ils \u00e9taient avant.\u00a0\u00bb<sup id=\"fnref1:7\"><a href=\"#fn:7\" class=\"footnote-ref\">7<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Yann Boudaud est parti 10 ans faire de la ma\u00e7onnerie pour prendre du recul par rapport \u00e0 son travail avec R\u00e9gy avant de revenir vers lui. La pr\u00e9sence presque dictatoriale de R\u00e9gy aupr\u00e8s ses acteurs ne doit pas \u00eatre n\u00e9glig\u00e9e. Tous ceux qui ont pu travailler avec lui ont une forme d\u2019admiration pour ce \u00ab\u00a0gourou\u00a0\u00bb. Le film d\u2019Alexandre Barry, Du r\u00e9gal pour les vautours<sup id=\"fnref1:8\"><a href=\"#fn:8\" class=\"footnote-ref\">8<\/a><\/sup>, mystifie compl\u00e8tement le personnage en une figure divine dont on filme, durant de longues minutes,  les pas sur la plage tandis que quelques phrases seulement ponctuent le long m\u00e9trage comme la parole supr\u00eame. On sait aussi que R\u00e9gy avait l\u2019habitude, quand sa sant\u00e9 le lui permettait, d\u2019assister \u00e0 toutes les repr\u00e9sentations de son spectacle. Cette omnipr\u00e9sence d\u2019un metteur en sc\u00e8ne \u00ab\u00a0roi\u00a0\u00bb a forcement influenc\u00e9 le travail de ces acteurs et la rigueur qui leur \u00e9tait demand\u00e9e. <\/p>\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 la ressemblance entre les jeux de Boudaud et de Cazanave, deux acteurs fid\u00e8les \u00e0 R\u00e9gy. Il est troublant de constater que la description faite d\u2019un spectacle ou d\u2019un autre pourrait pratiquement \u00eatre inter chang\u00e9e. Pour preuve, la troublante analyse du corps de l\u2019acteur faite par la Doctoresse \u00c9lise Van Haesebroeck dans le spectacle Ode maritime de Fernando Pessoa, mis en sc\u00e8ne par Claude R\u00e9gy en 2009, pourrait se confondre \u00e0 la description du corps de Yann Boudaud. Ce n\u2019est pas un probl\u00e8me pour R\u00e9gy qui assume. Il tire un m\u00eame filon pour en obtenir le squelette, l\u2019essence. Ainsi, c\u2019est bien la vision de R\u00e9gy qui importe, peut \u00eatre plus que celle de Boudaud, puisque c\u2019est elle qui transpara\u00eet. Nous allons tenter d\u2019approfondir cette notion afin de comprendre ce que R\u00e9gy attend d\u2019un acteur.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0 Et puis il y a le corps de l\u2019acteur. La voix est du corps. Elle r\u00e9sonne dans les cavit\u00e9s du corps. Elle traverse l\u2019acteur (en esp\u00e9rant qu\u2019il n\u2019\u00ab\u00a0interpr\u00e8te\u00a0\u00bb pas trop). Les mauvais acteurs sont ceux qui massacrent l\u2019\u00e9criture (sp\u00e9cialement sa part silencieuse).\u00a0\u00bb<sup id=\"fnref1:10\"><a href=\"#fn:10\" class=\"footnote-ref\">9<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous avons \u00e9voqu\u00e9 les forces qui traversent et jouent sur le corps, mais nous n\u2019avons pas encore abord\u00e9 l\u2019importance du silence dans le travail de R\u00e9gy et sa passion pour le Japon. Il y a trouv\u00e9 en partie ce qu\u2019il cherchait : une perte de conscience et un abandon du corps social pour trouver un corps convoqu\u00e9, un \u00eatre l\u00e0, juste pr\u00e9sent et offert au public, au vautour. Cette qualit\u00e9 de mouvement, cette conscience et pr\u00e9sence du corps, cet amour du silence, il l\u2019a per\u00e7u dans la danse japonaise (le No, le But\u00f4 et le Tai Chi) et en travaillant avec Satoshi Miyagi, form\u00e9 aux But\u00f4 et \u00e0 l\u2019art du clown au japon.<\/p>\n<p>La fine fronti\u00e8re entre la vie et la mort propre au No est extr\u00eamement pr\u00e9sente dans R\u00eave et Folie ainsi que dans l&#8217;oeuvre de R\u00e9gy. La danse Buto, tout comme le N\u00f4, cr\u00e9\u00e9 le \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb appelant le plein dans la philosophie tao\u00efste. Le Ta\u00ef-Chi apporte la d\u00e9construction et les mouvements ralentis. <\/p>\n<p>Yann Boudaud nous en a parl\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion du bord plateau organis\u00e9 apr\u00e8s le spectacle. La d\u00e9composition est essentielle : d\u00e9composition du mouvement certes mais aussi d\u00e9composition du texte. D\u00e9plier son corps comme on d\u00e9plie les phrases. La d\u00e9composition est au centre de son travail. Trakel se d\u00e9compose, ce r\u00e9cit est celui d\u2019un mort ou d\u2019un presque mort. Boudaud se d\u00e9compose, la lumi\u00e8re joue continuellement avec son corps ne laissant para\u00eetre qu\u2019une ombre. Ces mouvements se d\u00e9composent. Les mots se d\u00e9composent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019en reste que le squelette, des sonorit\u00e9s appuy\u00e9es, marqu\u00e9es. <\/p>\n<p>Ainsi, il me semble qu\u2019un ensemble de facteurs concordent \u00e0 cr\u00e9er cet \u00e9tat unique : un entra\u00eenement s\u00e9v\u00e8re et rigoureux, une conscience de tous les instants du corps, de ce qui en sort et, paradoxalement, un abandon au flux du texte. C\u2019est une chor\u00e9graphie, mais une chor\u00e9graphie qui glisse sur un inconscient, un invisible, pour cr\u00e9er des images mystiques.<\/p>\n<h2>L\u2019image corporelle<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00abAvec ce spectacle, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019aller encore plus loin que dans les pr\u00e9c\u00e9dents. J\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 sur l\u2019obscurit\u00e9 et sur l\u2019incertitude de la vision, sur le doute concernant ce que l\u2019on voit, sur la possibilit\u00e9 qu\u2019il y ait autre chose que ce que l\u2019on voit.\u00bb<br \/>\nClaude R\u00e9gy <sup id=\"fnref1:12\"><a href=\"#fn:12\" class=\"footnote-ref\">10<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous nous lan\u00e7ons donc dans une analyse d\u2019image incertaine, ou du moins assez large pour que chacun puisse y voir ce qu\u2019il veut selon ses sensibilit\u00e9s. Ne serait-ce que sur cet arc de cercle qui surplombe la sc\u00e8ne, les interpr\u00e9tations sont multiples. L\u00e0 o\u00f9 certains voient un linceul, d\u2019autres voient l\u2019arche d\u2019un tunnel, un scanner, un \u0153il dont le com\u00e9dien forme la pupille, ou m\u00eame une station spatiale d\u00e9saffect\u00e9e\u2026. Chacun peut y voir ce qu\u2019il veut et il nous sera difficile ici d\u2019affirmer que l\u2019une ou l\u2019autre de ses sensibilit\u00e9s est \u00ab\u00a0la bonne\u00a0\u00bb.<br \/>\nLe corps de Yann Boudaud m\u2019a \u00e9voqu\u00e9 celui d\u2019un faune ou d\u2019un satyre. Le champ lexicale de Trakel est li\u00e9 \u00e0 celui du conte (la for\u00eat, le chasseur, le chat, la mal\u00e9diction). La fronti\u00e8re entre le conte fantastique et le r\u00eave fou est extr\u00eamement fine, comme dans Alice au pays des merveilles. D\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 plus haut, le \u00ab\u00a0masque\u00a0\u00bb fig\u00e9 en un grand sourire rappelle l\u2019iconographie des cr\u00e9atures merveilleuses. Les jambes de Yann Boudaud, quasiment toujours pli\u00e9es, ne font pour moi qu\u2019accentuer cette sensation, rappelant les jambes d\u2019un bouc. On le sait, le faune, rattach\u00e9 \u00e0 Bacchus, est un compteur d\u2019histoire qui vit dans l\u2019exc\u00e8s, un peu comme Trakel en son temps.<br \/>\nPour revenir \u00e0 quelque chose de plus g\u00e9n\u00e9ral, nous pourrions discuter du statut du monologue et du corps dans le monologue. En effet, l\u2019acteur ne pouvant  s\u2019appuyer ni sur une r\u00e9plique ni sur un quelconque objet physique, c\u2019est \u00e0 travers le public d\u2019une part et sur le texte d\u2019autre part qu\u2019il devra trouver les mat\u00e9riaux cr\u00e9ateurs d\u2019images. Le public est r\u00e9ellement important dans les choix de mise en sc\u00e8ne. Le corps est orient\u00e9 vers le public, souvent en bord de sc\u00e8ne, \u00e0 la lisi\u00e8re des deux mondes. Le texte est adress\u00e9, le corps de l\u2019acteur passe de droite \u00e0 gauche pour n\u2019exclure personne dans l\u2019assembl\u00e9e. Le personnage vient dans un dernier soupir ou un tressaut de vie, faire part de son histoire et partager (expier ?) ces p\u00eachers. Le corps de l\u2019acteur est donc celui d\u2019un conteur, ouvert vers un public attentif. Le texte, comme nous l\u2019avons analys\u00e9, mue le corps, il ne mime rien, mais est travers\u00e9 de terreur, de tristesse, de col\u00e8re. Ainsi, en fonction des sentiments\/sensations \u00e9prouv\u00e9es, le corps traduit en images pour le spectateur, un mouvement de recul pour la peur, les bras lev\u00e9s pour une supplication, des mains qui se resserrent lorsqu\u2019il revit l\u2019\u00e9tranglement du chat.<br \/>\nCe moment me semble se d\u00e9tacher un peu du reste du spectacle : \u00abSous des ch\u00eanes d\u00e9pouill\u00e9s, il \u00e9trangla de ses mains glac\u00e9es un chat sauvage. Implorante, \u00e0 sa droite, apparut la forme blanche d\u2019un ange, et dans l\u2019obscurit\u00e9 grandit l\u2019ombre de l\u2019infirme.\u00bb. A son paroxysme, ce moment est l\u2019un des rares (le seul ?) cri\u00e9, presque ex\u00e9cut\u00e9, comme un sursaut de vie o\u00f9 le narrateur devient plus que jamais le personnage. Si l\u2019on en doutait encore, le corps de l\u2019acteur devient d\u00e9finitivement \u00e0 ce moment le corps du po\u00e8te maudit, exultant sa col\u00e8re et son mal-\u00eatre.<br \/>\nDans l\u2019ensemble, tout para\u00eet irr\u00e9el, abstrait, un corps dansant, vibrant d\u2019un mouvement perp\u00e9tuel, \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but de la performance, personne ne sait s\u2019il y a quelqu\u2019un sur sc\u00e8ne ou si ce n\u2019est que le r\u00e9sidu d\u2019un projecteur encore imprim\u00e9 dans la r\u00e9tine, un feu follet. Il faut attendre au moins 5 minutes pour distinguer clairement un visage marqu\u00e9 qui prend enfin la parole pour ne plus vraiment la l\u00e2cher malgr\u00e9 les silences. M\u00eame lorsqu\u2019il ne dit rien et reste immobile, le corps vibre de fa\u00e7on continue. Ses pieds, ses jambes se fondent dans l\u2019ombre, ce qui donne la sensation d\u2019un corps qui n\u2019est plus reli\u00e9 \u00e0 la terre, comme celui d\u2019un fant\u00f4me.<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 par l\u2019apparente nettet\u00e9 du corps sur les photographies du dossier de presse. Dans mon souvenir de spectateur, le corps de l\u2019acteur n\u2019appara\u00eet dans sa globalit\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion de la br\u00e8ve illumination finale. Il n\u2019y a presque aucun moment o\u00f9 l\u2019on peut percevoir si clairement se d\u00e9couper deux jambes, deux bras, un torse et un visage aux formes et aux proportions humaines. Regy ne souhaite aucune captation de son spectacle. Il n\u2019y a que 6 photos publi\u00e9es et aucune vid\u00e9o. C\u2019est justement parce que le corps appara\u00eet compl\u00e8tement que la photo trahie tout ce qui fait la magie du spectacle. R\u00e9gy ne montre rien avec r\u00e9alisme, il ne cr\u00e9e pas d\u2019images superflues et mat\u00e9riellement symbolistes. Au contraire, c\u2019est par les forces qui s\u2019exercent au travers des mots et qui distordent le corps de Yann Boudaud, que s\u2019expriment les \u00e9motions.<br \/>\nJ\u2019aimerais faire part \u00e0 ce sujet d\u2019une impression personnelle. Sur sc\u00e8ne les torsions de corps et les jeux de lumi\u00e8re cr\u00e9ent un \u00eatre mystique sans \u00e2ge, comme le bref \u00e9veil d\u2019une cr\u00e9ature \u00e0 la beaut\u00e9 effrayante, aux traits fortement marqu\u00e9s. Je n\u2019ai pas tout de suite reconnu ce cinquantenaire en basket assis sur une chaise pour discuter avec nous le temps d\u2019un bord plateau. L\u2019aura, la diction, le corps inqui\u00e9tant et myst\u00e9rieux \u00e9taient des images cr\u00e9\u00e9es de toutes pi\u00e8ces par Boudaud, R\u00e9gy et Barry. Cette illusion est pourtant sinc\u00e8re et pure puisqu\u2019elle est cr\u00e9\u00e9e \u00e0 partir de squelettes : le squelette de l\u2019\u00e9criture pour R\u00e9gy, son propre squelette corporel et mental (il ne renie pas l\u2019importance de Stanislavsky dans son travail) pour Boudaud, et le squelette de la lumi\u00e8re pour Barry, qui travaille autant avec l\u2019obscurit\u00e9 qu\u2019avec la naissance de la lumi\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est comme un spectre, les bras toujours ouverts, le corps tordu, le regard creux, le visage implorant, que Boudaud, s\u2019il est encore Boudaud, se pr\u00e9sente a nous. On le voit, comme \u00e0 la porte des enfers, dans un entre-deux, un purgatoire, ou comme Eurydice qui atteint la lisi\u00e8re de notre monde avant de s\u2019\u00e9vaporer. \u00c0 la limite d\u2019un royaume, \u00e0 la limite du th\u00e9\u00e2tre autant physiquement que m\u00e9taphoriquement, au bord du plateau. Est-ce encore du th\u00e9\u00e2tre ? Dans le dossier de presse, Claude R\u00e9gy conclu sa r\u00e9flexion sur son travail avec Trakle (voir en annexe) par une citation du po\u00e8te : \u00ab le sombre silence, aux fronti\u00e8res ultimes de notre esprit \u00bb. C\u2019est \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis\u00e9ment que se situe le po\u00e8me de Trakel et que R\u00e9gy a plac\u00e9 son spectacle.<\/p>\n<h2>Perception corporelle du corps en salle<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0La patience, l\u2019apprendre aussi au spectateur, au lecteur.<br \/>\nLutter contre la h\u00e2te de juger ou le d\u00e9sappointement de ne pas \u2013 pour un temps \u2013 comprendre.<br \/>\nVeiller \u00e0 ne pas compromettre toute occasion d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019inattendu \u2013 le \u00ab\u00a0hors d\u2019attente\u00a0\u00bb si bien nomm\u00e9e par H\u00e9raclite, cinq si\u00e8cles avant J\u00e9sus-Christ\u00a0\u00bb.<br \/>\nClaude R\u00e9gy La Br\u00fblure du monde (2011)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est compliqu\u00e9 de savoir ce qui est le plus important pour R\u00e9gy : faire raisonner un texte, retravailler un com\u00e9dien jusqu\u2019\u00e0 ses ultimes limites ou faire vivre au spectateur une exp\u00e9rience in\u00e9dite. Peut-\u00eatre les trois \u00e0 la fois, ou peut-\u00eatre, par un effet d\u2019embo\u00eetement, le texte permet-il au com\u00e9dien de faire vivre au spectateur l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une existence autre. Car c\u2019est bien ce que l\u2019on touche du doigt avec ce spectacle de Claude R\u00e9gy : une vie qui n\u2019est pas celle du quotidien, \u00e0 moiti\u00e9 v\u00e9cue, \u00e0 moiti\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e. C\u2019est une d\u00e9tresse absolue, un investissement total qui nous est propos\u00e9 comme une injonction : laissez \u00e0 la porte du th\u00e9\u00e2tre votre existence en demi-teinte et entrez dans un monde taill\u00e9 \u00e0 vif o\u00f9 vous br\u00fblerez au contact de la noirceur d\u2019un individu, o\u00f9 vous serez fascin\u00e9s par ses travers, peut-\u00eatre pris par ses passions, en tout cas travers\u00e9s par des forces qui vous \u00e9taient jusque l\u00e0 inconnues. Le spectateur est pris \u00e0 partie, il ne vient pas observer, il vient vivre une exp\u00e9rience unique et rare. C\u2019est donc sans trop de surprise que R\u00e9gy joue avec son public, qu\u2019il le malm\u00e8ne comme il a malmen\u00e9 son acteur avant lui.<br \/>\nC\u2019est un demi-silence qui nous a \u00e9t\u00e9 demand\u00e9 dans le hall de la Minoterie mais c\u2019est parfois un silence complet qui a pu \u00eatre exig\u00e9 dans d\u2019autres th\u00e9\u00e2tres. C\u2019est in\u00e9dit pour ce lieu dans lequel les gens viennent discuter du spectacle et parfois manger un morceau ou boire un verre. J\u2019ai not\u00e9 la r\u00e9ponse de R\u00e9gy a un journaliste qui lui demandait s\u2019il \u00e9tait tent\u00e9 par un spectacle plus port\u00e9 sur l\u2019humour : \u00abJe pense que l\u2019humanit\u00e9 se divertit trop [\u2026] Pour moi, la vie et la mort \u2013 qui sont la m\u00eame chose ou, en tout cas, qui sont li\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre \u2013 sont des choses graves. C\u2019est notre destin in\u00e9luctable.\u00bb Il n\u2019est pas question pour lui de rendre l\u2019exp\u00e9rience agr\u00e9able. Il y a quelque chose d\u2019irr\u00e9v\u00e9rencieux et d\u2019insolant dans la volont\u00e9 de R\u00e9gy de ne m\u00e9nager personne. Les spectateurs entrent dans le noir sans un mot et attendent longtemps avant que le spectacle ne commence.<br \/>\nIl y a quelque chose de subversif chez ce vieillard de 93 ans. Jamais depuis le d\u00e9but de ma formation th\u00e9\u00e2trale je n\u2019ai entendu quelqu\u2019un mettre en doute la l\u00e9gitimit\u00e9 de ce t\u00e9nor du th\u00e9\u00e2tre contemporain. C\u2019est presque un culte qui lui est vou\u00e9 de tous bords. Son parcours est peu commun dans un milieu pourtant codifi\u00e9 : il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019un th\u00e9\u00e2tre national (il n\u2019a dirig\u00e9 qu\u2019un comit\u00e9 de lecture durant quelques ann\u00e9es), et son travail est marqu\u00e9 de collaborations avec ,comme il le dit lui m\u00eame, de \u00ab\u00a0vraies malades mentales\u00a0\u00bb : Emma Santo, Sarah Kane, Marguerite Duras. Il a autant travaill\u00e9 avec des acteurs \u00ab\u00a0c\u00e9l\u00e8bres\u00a0\u00bb, comme Gerard Depardieu, qu\u2019avec de jeunes com\u00e9diens qu\u2019il est all\u00e9 chercher lui-m\u00eame \u00e0 la sortie de leur \u00e9cole, c\u2019est le cas de Yann Boudaud. Ce statut d\u2019ic\u00f4ne cr\u00e9e chez le spectateur un \u00e9tat particulier : on ne va pas au th\u00e9\u00e2tre, on va voir R\u00e9gy. Docilement, on ex\u00e9cute ses consignes, avec la curiosit\u00e9 de savoir ce qui va nous arriver, o\u00f9 il va r\u00e9ussir \u00e0 nous emmener. Et nous voil\u00e0 \u00e0 attendre comme \u00e0 un spectacle de magie. On est transport\u00e9 du hall (on ne choisit pas sa porte d\u2019entr\u00e9e), \u00e0 notre place (qu\u2019on ne choisit pas non plus). De l\u2019attente dans le noir du d\u00e9but \u00e0 celle de la fin, qui se joue de nous une derni\u00e8re fois, les gens applaudissent puis se ravisent quand ils se rendent compte que ce n\u2019est pas fini. Vivre ce spectacle avec Claude R\u00e9gy dans la salle devait encore intensifier ce climat si particulier : celui d\u2019un public avide et\/ou curieux de nouvelles exp\u00e9riences, mis dans un \u00e9tat d\u2019ouverture et de r\u00e9ception inhabituel.<br \/>\nCe \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb de Regy avec son public a des cons\u00e9quences directes. Tr\u00e8s personnellement, j\u2019ai trouv\u00e9 le silence du d\u00e9but extr\u00eamement crispant. La moindre quinte de toux, raclement de gorge, bruit de fauteuil me rappelait qu\u2019il \u00e9tait impossible de garder autant de monde dans le silence et me donnait tr\u00e8s cruellement envie de faire manger son paquet de mouchoirs \u00e0 la grand-m\u00e8re assise \u00e0 quelques rangs. Le but est atteint puisque se cr\u00e9e alors une v\u00e9ritable tension. Pour certains, c\u2019est une forme d\u2019apaisement qui leur permet de laisser derri\u00e8re eux leur journ\u00e9e, chez d\u2019autres un malaise du noir, du vide, de l\u2019attente comme s\u2019il y avait un probl\u00e8me, chez d\u2019autres encore le sentiment qu\u2019on se moque d\u2019eux et qu\u2019ils n\u2019ont pas besoin de se voir imposer ce recueillement. Le spectateur ne peut rester indiff\u00e9rent.<br \/>\nC\u2019est, me semble-t-il, Sallahdyn Khatir, sc\u00e9nographe du spectacle, qui nous a  parl\u00e9, lors du bord plateau, de l\u2019importance du lieu. La Minoterie, par sa conception architecturale, est une grotte souterraine qui fait \u00e9cho \u00e0 la grotte de laquelle surgit Boudaud, comme si on avait fait la moiti\u00e9 du chemin pour vivre quelque chose dans cet entre-deux.<br \/>\nR\u00e9gy, tout comme Arthaud, croit aux forces : aux forces du texte, aux forces du public, aux forces de l\u2019acteur. Ces transferts de force cr\u00e9ent la magie du spectacle. Quiconque est d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 sur sc\u00e8ne a fait l\u2019exp\u00e9rience de la force du public : ce d\u00e9clic sur un point rest\u00e9 sans r\u00e9ponse durant des mois de r\u00e9p\u00e9titions, qui insuffle un rythme un peu diff\u00e9rent ou une \u00e9motion plus \u00e0 vif que pr\u00e9vu. C\u2019est un \u00e9change de forces consid\u00e9rable qui nous est offert. Le spectateur peut se surprendre pench\u00e9 en avant, la bouche ouverte et fig\u00e9e, perdu dans la m\u00eame position que celle de Yann Boudaud sur sc\u00e8ne. Pour peu qu\u2019il ne reste pas compl\u00e8tement herm\u00e9tique au spectacle, il se passe quelque chose.<br \/>\nBoudaut se met en danger sur sc\u00e8ne. Le spectateur est pris de vertige de le voir tout l\u00e0 haut et \u2013 pour reprendre les termes de Genet \u2013 devant un funambule sur sa corde qui \u00e0 tout moment peut d\u00e9raper, le suit et est happ\u00e9 par sa voix puissante, suppliante et \u00e9raill\u00e9e. Elle nous crispe, nous effraie, on respire plus vite, on grince des dents, notre corps se tend. Parfois on devient le r\u00e9ceptacle de toute la tension qui nous est projet\u00e9e et parfois un mot nous accroche et \u00e9voque en nous un enchainement de souvenirs, durant quelques secondes ou quelques minutes, on s\u2019absente pour suivre cette corde lanc\u00e9e par notre inconscient.<br \/>\nCe n\u2019est pas un spectacle passif parce qu\u2019il demande un investissement et une concentration au spectateur. Il faut qu\u2019il fasse la moiti\u00e9 du chemin et reste sensible et ouvert, qu\u2019il ne porte pas un regard trop critique ou factuel, qu\u2019il ne cherche pas un sens \u00e0 tout et accepte de laisser couler ce qu\u2019il ne comprend pas, pour pouvoir observer, sur le moment ou apr\u00e8s, les effets parfois physiques des ces forces immat\u00e9rielles.<br \/>\nSans doute m\u00eame davantage apr\u00e8s que pendant. Yann Boudaud reparti, on ne sort pas directement de la salle qui, heureusement, ne se rallume pas de plein feu. Le temps que l\u2019on regagne la terre, on reste un moment assis sur son si\u00e8ge scrutant cette vo\u00fbte qui, quelques minutes plus t\u00f4t, semblait vivre par le jeu des lumi\u00e8res, et qui maintenant ne respire plus. Les premiers impatients se l\u00e8vent, et c\u2019est plus religieusement encore que ne l\u2019\u00e9tait l\u2019entr\u00e9e, que s\u2019effectue la sortie. On porte nos enveloppes, mais nos esprits eux son ailleurs. On essaye de graver un maximum de souvenirs, on revit un moment, on se demande ce qu\u2019il a bien pu se passer. Bien s\u00fbr, on croise quelques sceptiques, pour qui ces 50 minutes ont sembl\u00e9 des heures. Puis on met un peu de c\u00f4t\u00e9 le spectacle par devoir social, et c\u2019est une fois seul sur le trajet du retour que l\u2019on peut vraiment s\u2019abandonner \u00e0 penser ce que l\u2019on a v\u00e9cu. <\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Ce travail sur la passivit\u00e9, cette fa\u00e7on de lier soi-m\u00eame pour se laisser soi-m\u00eame traverser par des forces &#8211; des forces qui viennent aussi de l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame et donc probablement de choses enfouies dans l\u2019inconscient &#8211; cela nous rapproche de la situation du r\u00eave \u00e9veill\u00e9. Tout se passe entre veille et sommeil. Ou plus encore dans un \u00e9tat entre la vie et la mort.\u00a0\u00bb<br \/>\nClaude R\u00e9gy, Espaces perdus, 1998 (p. 88-89)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>J\u2019ai vu une premi\u00e8re fois R\u00eave et folie, et il m\u2019a \u00e9t\u00e9 difficile d\u2019entrer compl\u00e8tement dans ce monde. Je n\u2019ai pu que d\u00e9crire tr\u00e8s mat\u00e9riellement un parti pris port\u00e9 \u00e0 son paroxysme avec le sentiment d\u2019avoir rat\u00e9 quelque chose. J\u2019y suis donc retourn\u00e9 le lendemain, et, c\u2019est seulement avec quelques outils en mains (des \u00e9l\u00e9ments bibliographiques de la vie de Trakel, l\u2019assimilation du phras\u00e9 de Boudaud), que j\u2019ai pu appr\u00e9cier pleinement l\u2019exp\u00e9rience unique qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 offerte au th\u00e9\u00e2tre Joliette Minoterie.<br \/>\nIl n\u2019est pas difficile de faire des ponts entre le travail de R\u00e9gy et Le th\u00e9\u00e2tre et son double d\u2019Artaud<sup id=\"fnref1:13\"><a href=\"#fn:13\" class=\"footnote-ref\">11<\/a><\/sup>. Tous deux cherchent un th\u00e9\u00e2tre de la vie, qui d\u00e9passe les limites d\u2019un rapport regard\u00e9\/regardeur pour atteindre les sentiments \u00e0 la racine. J\u2019aimerais proposer la th\u00e9orie suivante : peut \u00eatre Arthaud (1896-1948) et R\u00e9gy (1923-&#8230;) ne sont-ils pas les premiers \u00e0 avoir cherch\u00e9 cette vie dans le th\u00e9\u00e2tre, comme un mythe dont on retrouve les traces dans plusieurs civilisations \u00e9loign\u00e9es. De la Gr\u00e8ce antique, o\u00f9 l\u2019on  parlait de catharsis pour d\u00e9crire la purification de l&#8217;\u00e2me du spectateur par le spectacle, \u00e0 la culture du flamenco, o\u00f9 le Duende d\u00e9crit l&#8217;engagement de quelqu\u2019un qui ne triche pas avec ses \u00e9motions, pour atteindre une expressivit\u00e9 extr\u00eame, mais aussi le charme, l&#8217;envo\u00fbtement, la possession spirituelle ou amoureuse, il existerait dans l\u2019humanit\u00e9 une force divine qui permettrait au travers du th\u00e9\u00e2tre de connecter les \u00eatres et de les faire acc\u00e9der \u00e0 une vie autre pour quelques instants.<br \/>\nClaude R\u00e9gy s\u2019inscrirait ainsi dans la tradition d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui d\u00e9passe les limites du spectacle regard\u00e9 et qui se vit de tout son corps, atteint l\u2019\u00e2me par un investissement physique de tous les acteurs, qu\u2019ils soient com\u00e9diens ou spectateurs.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<div class=\"footnotes\">\n<hr \/>\n<ol>\n<li id=\"fn:1\">\n<p>Entretient, Ivette Cardenas, Patricia Le\u00f3n et Anne Le Bihan, Les oiseaux. Conversation avec Claude R\u00e9gy. Psychanalyse, 2016, n\u00b0 36, Pages 109 &#8211; 121.&#160;<a href=\"#fnref1:1\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:2\">\n<p>\u00c9mission audio, Guillaume Gallienne, \u00c7a peut pas faire de mal. France Inter, 22.10.16&#160;<a href=\"#fnref1:2\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:3\">\n<p>Conf\u00e9rence, Georges Didi Huberman et Isra\u00ebl Galvan, Du risque et du rythme, conf\u00e9rence \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que de la danse, Mai 2007&#160;<a href=\"#fnref1:3\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:4\">\n<p>Article Web, F\u00e9lix Gatier, A la marge de l\u2019espace mental : R\u00eave et folie de Claude R\u00e9gy Diacritik, 2016&#160;<a href=\"#fnref1:4\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:5\">\n<p>Dossier de Presse du Th\u00e9\u00e2tre de Vidy, Trakl par Claude R\u00e9gy, 28.02.2016&#160;<a href=\"#fnref1:5\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:6\">\n<p>Entretien, Alexandre Demidoff, Claude R\u00e9gy: \u00abJe suis all\u00e9 au bout de quelque chose et peut-\u00eatre au-del\u00e0\u00bb, Le temps, 24.02.2016&#160;<a href=\"#fnref1:6\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:7\">\n<p>Citation, Georges Banu, Claude R\u00e9gy, metteur en sc\u00e8ne d\u00e9raisonnable, Article Travailler avec Claude R\u00e9gy, l\u2019Alternatives th\u00e9\u00e2trales, 1993, Pages 10.&#160;<a href=\"#fnref1:7\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:8\">\n<p>Film, Alexandre Barry, Du r\u00e9gal pour les vautours, Zeugma Films,  2016, 90\u2019&#160;<a href=\"#fnref1:8\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:10\">\n<p>Article, J\u00e9r\u00f4me Hankins, Claude R\u00e9gy\u00ab L&#8217;interpr\u00e8te du silence \u00bb, Nouvelle revue d\u2019esth\u00e9tique, 2009, n\u00b03, Pages.75-81&#160;<a href=\"#fnref1:10\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:12\">\n<p>Entretient, Mireille Descombes, Claude R\u00e9gy, sublime doyen du th\u00e9\u00e2tre, Le matin Dimanche, 26.02.2017&#160;<a href=\"#fnref1:12\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:13\">\n<p>Recueil d&#8217;essais, Antonin Artaud, Le Th\u00e9\u00e2tre et son double , Folio essais,  1938&#160;<a href=\"#fnref1:13\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n<pre><code>    <\/div><\/code><\/pre>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Avec R\u00eave et Folie, Claude R\u00e9gy signe, \u00e0 ces dires, sa derni\u00e8re cr\u00e9ation. Il serait all\u00e9 au bout de sa recherche, au coeur du texte. Une recherche qu\u2019il m\u00e8ne depuis sa deuxi\u00e8me mise en sc\u00e8ne de L\u2019amante anglaise de Marguerite Duras il y a cinquante ans et qui lui a fait prendre conscience que [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":9,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8"}],"collection":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":284,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8\/revisions\/284"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}