{"id":80,"date":"2018-02-01T02:10:00","date_gmt":"2018-02-01T01:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/mateo.mavromatis.org\/?p=80"},"modified":"2021-11-21T16:14:14","modified_gmt":"2021-11-21T15:14:14","slug":"annexe-sur-lacteur-de-la-parole-article","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/2018\/02\/01\/annexe-sur-lacteur-de-la-parole-article\/","title":{"rendered":"Annexe sur l\u2019acteur de la parole #article"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/180201.jpeg\" alt=\"\" \/><\/p>\n\n<p>On d\u00e9nigre volontiers l\u2019acteur studio, celui qui va aller chercher dans ses propres failles pour incarner ses personnages. On admire plus facilement l\u2019acteur distant, celui qui ne serait l\u00e0 qu\u2019avec son grain de voix et sa pr\u00e9sence. O\u00f9 se situer aujourd\u2019hui entre ces deux p\u00f4les ? Les paroles de Louis Jouvet, Val\u00e8re Novarina, Claude Regy et Jean Genet ont nourri cette r\u00e9flexion sur le travail de l\u2019acteur.<\/p>\n<p>Pour Jouvet et R\u00e9gy, tout le travail commence par une r\u00e9ceptivit\u00e9 passive et accueillante de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 textuelle, un \u00e9tat d\u2019\u00e9coute de l\u2019inconscient<sup id=\"fnref1:1\"><a href=\"#fn:1\" class=\"footnote-ref\">1<\/a><\/sup>. Comme si l\u2019acteur au d\u00e9part ne devait rien savoir, n\u2019avoir aucune id\u00e9e, tout apprendre du texte. De l\u00e0 \u00e0 dire que l\u2019acteur ne doit avoir aucune technique, il n\u2019y a qu\u2019un pas. On serait alors tout de suite tent\u00e9 de poser la question de l\u2019acteur ignorant. L\u2019acteur ne doit-il avoir aucune technicit\u00e9, n\u2019\u00eatre que l\u00e0 ? Est ce que le mani\u00e9risme, l\u2019apprentissage de \u00ab\u00a0trucs\u00a0\u00bb ne viendrait pas interf\u00e9rer la relation qu\u2019entretiendrait naturellement l\u2019acteur avec le texte ? Regy pourtant dit que les acteurs doivent \u00ab\u00a0apprendre\u00a0\u00bb \u00e0 dire les textes et il serait absurde de penser que ses acteurs ne savent rien, qu\u2019ils n\u2019ont pas pass\u00e9 des journ\u00e9es de travail acharn\u00e9 sur leurs corps et leurs dictions. Plus vraisemblablement, les deux artistes s\u2019accordent sur le fait que c\u2019est le texte, la langue po\u00e9tique, qui doit agir sur le corps. Ainsi cette r\u00e9ceptivit\u00e9 passive ne se situerait pas tant du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une n\u00e9gligence, d\u2019une tentation \u00e0 ne rien jou\u00e9, que dans une qualit\u00e9 de fa\u00e7onnage \u00e0 la langue. \u00ab\u00a0Le travail de l\u2019acteur, c\u2019est la transcription physique d\u2019un texte\u00bb<sup id=\"fnref1:2\"><a href=\"#fn:2\" class=\"footnote-ref\">2<\/a><\/sup> nous dit Jouvet dans <em>Le com\u00e9dien d\u00e9sincarn\u00e9<\/em>. C\u2019est bien que le texte est traduit physiquement par le corps de l\u2019acteur. Si celui-ci n\u2019est pas modifi\u00e9, s\u2018il joue de la m\u00eame mani\u00e8re deux textes diff\u00e9rents, c\u2019est que le corps vit ind\u00e9pendamment du texte. Il devrait bien y avoir une modification profonde de l\u2019acteur et donc une transformation, une interpr\u00e9tation, bref une incarnation. Certes cette incarnation n\u2019est plus celle d\u2019un personnage, mais d\u2019une langue. Mais celle-ci ne devrait pas pour autant en \u00eatre moins profonde que la pr\u00e9c\u00e9dente. L\u2019incarnation de la langue devrait \u00eatre tout aussi totale et d\u00e9vou\u00e9 que celle des acteurs studio qui s\u2019attachaient \u00e0 faire corps avec leur personnage, le travail de l\u2019acteur ne devrait pas en \u00eatre r\u00e9duit, bien au contraire. Car, si un personnage est obscur et profond, une \u00e9criture l\u2019est d\u2019autant plus. \u00ab\u00a0L\u2019acteur doit se plier aux n\u00e9cessit\u00e9s respiratoires du texte\u00bb<sup id=\"fnref1:3\"><a href=\"#fn:3\" class=\"footnote-ref\">3<\/a><\/sup> pr\u00e9cise Jouvet. C\u2019est bien que l\u2019acteur ne sera plus ce qu\u2019il \u00e9tait : lui avec sa voix, son souffle. Pour Novarina l\u2019acteur doit \u00ab\u00a0laisser mort son corps en coulisse \u00bb, s\u00fbrement parce qu\u2019il doit rentrer en sc\u00e8ne avec un nouveau corps, un nouveau souffle, celui de la langue. Et dans <em>Le Funambule<\/em>, Genet intime \u00ab\u00a0de mourir avant que d\u2019appara\u00eetre, et qu\u2019un mort danse sur le fil\u00a0\u00bb. C\u2019est un investissement total qui lui est demand\u00e9, car sa t\u00e2che ne sera pas simple : faire vivre ce qu\u2019il y a de plus inerte, les mots. L\u2019auteur assemble les mots en squelettes po\u00e9tiques et l\u2019acteur doit lui donner sa chaire. L\u2019acteur donne sa vie au texte. \u00ab\u00a0Le fil \u00e9tait mort \u2014 ou si tu veux muet, aveugle \u2014 te voici : il va vivre et parler. [\u2026]. Tes bonds, tes sauts, tes danses [\u2026] tu les r\u00e9ussiras non pour que tu brilles, mais afin qu\u2019un fil d\u2019acier qui \u00e9tait mort et sans voix enfin chante.\u00a0\u00bb Une fois encore on ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie de l\u2019effort. L\u2019acteur est un athl\u00e8te de la d\u00e9pense, pour Novarina. Yann Boudaud est d\u00e9j\u00e0 transpirant lorsqu\u2019il appara\u00eet au tout commencement de R\u00eave et Folie. L\u2019acteur ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019un investissement total au service de la langue. R\u00e9gy dit d\u2019un acteur que \u00ab\u00a0celui-ci n&#8217;est int\u00e9ressant que s&#8217;il arrive \u00e0 se d\u00e9barrasser de son m\u00e9tier, c&#8217;est-\u00e0-dire d&#8217;une technique apprise visible. Il faut toujours se remettre en danger, \u00eatre fragile, r\u00e9inventer ;\u00a0\u00bb Laurence Olivier peut donc bien se moquer de Dustin Hoffman, mais \u00e0 l\u2019heure de Marina Abram\u00f2vic et des performeurs, apr\u00e8s Angelica Lidell et Jan Fabre, d\u2019artiste qui d\u00e9fendent leur art avec leur vie. Pour que l\u2019acteur de la langue est une l\u00e9gitimit\u00e9 il lui faut une hargne vitale tout aussi importante voir plus, puisqu\u2019il n\u2019est nullement aid\u00e9 par le sensationnalisme. L\u2019acteur ne peut plus tricher, il se doit d\u2019\u00eatre convoqu\u00e9 enti\u00e8rement par le texte et d\u2019y r\u00e9pondre pr\u00e9sent. Et apr\u00e8s tout, quel int\u00e9r\u00eat de jouer si on triche\u00a0! <\/p>\n<p>O\u00f9 donc doit se situer l\u2019acteur ? Quelque part, entre incarnation et d\u00e9tachement, entre pens\u00e9e et instinct, entre naturalisme et distorsion ? Et si l\u2019acteur se devait d\u2019\u00eatre tout \u00e0 la fois, de \u00ab\u00a0tendre vers l\u2019inatteignable\u00a0\u00bb comme le sugg\u00e8re R\u00e9gy. C\u2019est certainement le cas. Pour qu\u2019en une humanit\u00e9 nous n\u2019en ayons pas encore fait le tour, c\u2019est bien qu\u2019\u00eatre l\u2019Acteur est un objectif inatteignable, pour autant rien ne nous emp\u00eache d\u2019essayer d\u2019en approcher.<\/p>\n<div class=\"footnotes\">\n<hr \/>\n<ol>\n<li id=\"fn:1\">\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019essaie de mettre les acteurs dans un \u00e9tat de d\u2019\u00e9coute, d\u2019un \u00e9tat de passivit\u00e9\u00a0\u00bb, Claude R\u00e9gy, <em>Le Th\u00e9\u00e2tre, la sensation du monde<\/em>, 2013 &#160;<a href=\"#fnref1:1\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:2\">\n<p>Louis Jouvet, <em>Le Com\u00e9dien d\u00e9sincarn\u00e9<\/em> &#160;<a href=\"#fnref1:2\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li id=\"fn:3\">\n<p>Louis Jouvet, <em>Trag\u00e9die classique et th\u00e9\u00e2tre du XIXe si\u00e8cle<\/em>, p. 222. &#160;<a href=\"#fnref1:3\" rev=\"footnote\" class=\"footnote-backref\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On d\u00e9nigre volontiers l\u2019acteur studio, celui qui va aller chercher dans ses propres failles pour incarner ses personnages. On admire plus facilement l\u2019acteur distant, celui qui ne serait l\u00e0 qu\u2019avec son grain de voix et sa pr\u00e9sence. O\u00f9 se situer aujourd\u2019hui entre ces deux p\u00f4les ? Les paroles de Louis Jouvet, Val\u00e8re Novarina, Claude Regy [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":81,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/80"}],"collection":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=80"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/80\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":287,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/80\/revisions\/287"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/81"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=80"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=80"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/mateo.mavromatis.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=80"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}